Vie quotidienne

Petite philosophie de l’allergie

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Petite philosophie de l’allergie

© Wolfgang Hasselmann/Unsplash

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Noisetiers, aulnes, cyprès : la longue période des allergies, rythmée par les vagues successives de floraison, commence. Chaque année, elle occasionne des gênes chez un nombre croissant de personnes. Mais elle met aussi à l’épreuve notre rapport à l’altérité.


 

« Le changement climatique joue un grand rôle sur les pollens. La hausse des températures et des concentrations de CO2 favorise la croissance des plantes et des arbres, qui émettent plus de pollens. Aussi, les hivers sont de plus en plus doux et des espèces fleurissent plus tôt dans la saison, comme le noisetier. La précocité de ces floraisons induit un temps d’allergie plus long. » C’est en ces termes que Samuel Monnier, porte-parole du Réseau national de surveillance aérobiologique, résumait récemment dans un entretien accordé au quotidien Libération les conséquences du réchauffement climatique sur le développement des allergies aux pollens. La moitié de la population pourrait être touchée à l’horizon 2050. Cette sensibilité croissante ne concerne pas seulement les pollens, mais l’ensemble des allergies. De quoi bouleverser notre rapport à notre environnement et à nous-mêmes.

Solitude de l’allergique

L’expérience de l’allergie transforme la manière dont l’individu qui la subit se rapporte à son milieu de vie. Comme le note l’allergologue Christian Matens dans son article « Prolégomène à l’intervention, le monde de l’allergique : point de vue philosophique » (2021), « l’évidence d’être-au-monde, en contact avec son corps, à manger, à respirer, à vivre dans une unité corps–environnement, est rompue dans l’allergie. [Les] processus de contact et d’appropriation du monde sont perturbés dans l’allergie », si bien que le « sujet qui “habitait” jusque-là en toute quiétude le monde quotidien qui était le sien, se voit subitement expulsé de chez lui. Il se sent exclu de son milieu, voire en danger ».

Cette étrangeté, en apparence, n'est pas le propre de l'allergique. Même pour l’individu non allergique, certaines interactions charnelles, la consommation de certains produits ou l’inhalation de certaines substances peut provoquer des effets pathologiques potentiellement létaux. Notre environnement recèle une multitude de toxines. Certaines peuvent peuvent voir leur effet décuplé par réaction allergique. Mais le propre de l’allergie, c’est précisément qu’elle ne dépend pas de l’exposition à un substances toxiques, dangereuse en elle-même, qui provoque une réponse organique. Les pollens ne sont pas toxiques au regard des normes de vie de l’espèce humaine. Ils le devienne seulement en vertu d'une réaction de l'organisme que rien ne justifie (et qui de fait ne se produit pas chez les autres). Le corps réagit à une impression de menace, non à une menace réelle, et c'est cette réaction qui provoque une gêne. L'allergie met donc en jeu la constitution physiologique – immunitaire – singulière d’un individu particulier, qui apparaît en décalage. Comme le dit encore le philosophe Bruno Roche dans ses Premières leçons sur Crépuscule des idoles de Nietzsche (1996), l’allergie est « sensibilité particulière d’un individu […] ; l’idiosyncrasie est donc de l’ordre de l’allergie ». Le sujet allergique s’éprouve, du fait même de son existence, en état de non-adéquation non seulement avec son milieu de vie mais aussi avec la communauté humaine à laquelle il appartient.

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Éléments d’explication avec Derrida et Esposito