Le livre du jour

“Petite philosophie de l’ingénieur”

Temps de lecture : 3 min

“Petite philosophie de l’ingénieur”

© Presses Universitaires de France

Les machines sont partout. Dans les usines, dans la rue, dans nos foyers. Pourtant, le petit peuple d’habiles savants à qui l’on doit ces inventions est rarement scruté au grand jour : les ingénieurs, célébrés pour l’excellence de leur formation (Polytechnique, Centrale…), semblent dans le même temps échapper à la réflexion philosophique. Mais qu’est-ce que l’ingénierie, au fond ? Et pourquoi est-elle si puissante aujourd’hui ? Dans leur Petite philosophie de l’ingénieur (PUF, 2021), les chercheurs à l’École des mines Franck Guarnieri et Sébastien Travadel renouent avec la pensée de ce métier, comme Vinci le fit en son temps : ils sondent notamment les rapports entre ingénierie, science et technique, ainsi que « l’imaginaire social » dont l’ingénierie dépend. Avec une « urgence » à l’esprit : celle de réapprendre à construire un monde humain habitable, sans détruire la nature.

Un livre court, très stimulant, qui appelle aussi les ingénieurs à prendre la mesure de leurs responsabilités face aux défis du XXIe siècle. 

 

  • L’ingénierie, essentielle mais méconnue. Trop technique pour le commun des mortels, trop triviale pour les théoriciens : l’ingénierie n’intéresse pas grand monde, en dehors des concernés et de quelques artistes (Léonard de Vinci, Jules Verne…). Et pourtant, que serait notre réalité sans elle ? Guarnieri et Travadel définissent l’ingénierie comme « l’art de modéliser un objet (une machine, une organisation, un individu…) en vue de vérifier l’efficacité de son action ». L’ingénierie n’est pas la technique : elle suppose d’avoir une vision globale d’un problème et de prendre une série de décisions. Elle n’est pas la science non plus : une réalisation d’ingénierie est « une mise en désordre de la nature, pour recomposer ses objets conformément à un ordre second ». Travail qui suppose de s’affranchir de la théorie pure. Ce qui compte, c’est que ça marche : « La cohérence des règles et du résultat rend la justification théorique superflue. » L’ingénierie est donc une certaine représentation du monde, qui ne se donne pas pour but d’en comprendre les lois mais de façonner la réalité en fonction d’objectifs déterminés à l’avance.
  • Pas d’ingénierie sans invention. Étymologiquement, l’ingénieur est celui qui fabrique des « engins » (du latin ingenium, « capacité d’invention »). Il ne met pas en application des savoirs, mais s’en sert pour fabriquer autre chose. Du neuf. Guarnieri et Travadel insistent sur le rôle de Leibniz, qui « a jeté les bases épistémologiques de l’ingénierie moderne : pour lui, la construction de connaissance est indissociable d’un art d’inventer » (son « intégraphe » en témoigne). L’ingénieur est donc productif. Il doit surtout être efficace : spéculation et action se combinent pour « réduire au maximum le hasard ». C’est tout le paradoxe – et le charme – de l’ingénierie : l’imaginaire ne sert pas d’échappatoire, il met au contraire le monde en ordre. Mais la relation est dialectique. L’exemple de la conquête spatiale le montre bien : « L’ingénierie a permis l’envoi d’objets dans l’espace ; en retour, l’exploration spatiale entre en résonance avec les mythologies de la plupart des peuples, où les astres occupent une place importante. Il en résulte une destruction-refondation des significations sociales. » Autrement dit, les ingénieurs ont un pouvoir symbolique autant que matériel. Mais en font-ils seulement bon usage aujourd’hui ?
  • « La puissance de l’ingénierie paraît sans borne. » Bien que certaines limites physiques ne soient pas encore franchies (il existe une Station spatiale internationale, mais pas d’équivalent sous-marin), le numérique et sa dématérialisation font craindre une hégémonie de l’ingénierie, « où la liberté de fabriquer et de conquérir paraît atteindre un absolu ». Autre front ouvert, la question écologique. Selon les auteurs, il faut « infléchir de l’intérieur la trajectoire suicidaire des systèmes productifs telle que posée par la question écologique contemporaine. » Le livre constitue finalement un petit manifeste pour que les professionnels du secteur (et implicitement les étudiants en école d’ingé’) abordent différemment leur métier. Si la partie prospective de l’ouvrage est malheureusement un peu mince (qu’est donc cette ingénierie « conviviale » proposée ?), elle constitue à n’en pas douter l’un des grands chantiers des décennies à venir.

 

Petite philosophie de l’ingénieur, de Franck Guarnieri et Sébastien Travadel, vient de paraître aux Presses Universitaires de France. 96 p., 9€, disponible ici.