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Peut-on désirer sans souffrir ?

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Cet article est issu du numéro 136 de Philosophie magazine « 136 - février 2020 », en kiosque le 16 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Analyse des termes du sujet

« Peut-on ? »

Est-ce possible ; est-ce souhaitable ?

« désirer »

Éprouver un manque ; sentir en soi-même une pulsion, une force ; avoir conscience de tendre vers un objet connu ou imaginé.

« souffrir »

Endurer une peine physique ou morale ; ressentir douloureusement un état subi. 

 

Défrichage

Premières intuitions

On désire ce que l’on n’a pas (une Rolls-Royce) ou ce que l’on n’est pas (n° 1 mondial au tennis). Le désir exprime un manque, une frustration. Si celle-ci dure ou s’intensifie, elle devient une véritable souffrance. À l’extrême, cette souffrance risque même d’être mortelle : l’amoureux éconduit peut être tenté par le suicide.

Mais on peut aussi éprouver du plaisir dans le désir, par exemple en lisant un menu alléchant. Tandis qu’inversement, la satisfaction peut être décevante. On peut souffrir de ne plus rien avoir à désirer.

Pour que le désir soit plaisant, il doit être éprouvé non comme un manque mais comme une force. Mais cette force est-elle bien exempte de souffrance ? N’est-elle pas toujours une lutte contre ce qui l’empêche de s’affirmer ?

Exemples qui viennent à l’esprit

Harpagon, dans la pièce L’Avare (1688) de Molière, vit dans l’angoisse qu’on lui vole sa « cassette » où il entrepose son argent. Sa richesse ne le satisfait pas, parce que son désir de posséder sans dépenser ne s’affranchit jamais de la souffrance de tout perdre.

Madame Bovary, dans le roman de Flaubert (1857), rêve d’une vie fastueuse comme les princesses des romans qu’elle lit pour rompre l’ennui de sa vie conjugale. Elle croit ses désirs réalisables après avoir entrevu, lors du bal du marquis d’Andervilliers, le monde auquel elle aspire. Mais endettée et trompée par ses amants, elle se suicide. La douleur de la désillusion semble se cacher derrière tout désir.

Citizen Kane (1941), film d’Orson Welles, raconte l’histoire d’un homme richissime dont les dernières paroles, énigmatiques, expriment un désir nostalgique, celui du traîneau de son enfance. Kane découvre sur son lit de mort son vrai désir. Ignorer la cause de nos aspirations, c’est se condamner à souffrir.

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