“Peut-on encore être heureux dans un monde violent, égoïste, injuste ?”

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Cet article est issu du numéro 109 de Philosophie magazine « Travail, je t'aime (moi non plus) », en kiosque le 27 avril 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Question de Maurice Navarro.

Si le bonheur est cette coïncidence apaisée entre le soi et le monde – si le bonheur est bonheur d’être au monde –, alors il est impossible d’être heureux dans le monde que vous décrivez. On peut toutefois opposer à cette vision du bonheur – que nous appellerons rapidement « bonheur des Anciens » – une idée du bonheur plus « moderne », que l’on trouve par exemple chez Rousseau ou même chez Hegel. Le bonheur serait alors moins un état global de satisfaction qu’une quête, un effort pour s’améliorer ou pour améliorer le monde. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer », écrit Rousseau pour dire que le bonheur réside dans le désir du bonheur plus que dans le bonheur lui-même. Dès lors, le bonheur demeurerait possible jusque dans un monde chaotique, pourvu que nous gardions espoir en son progrès, que nous ayons des idées à mettre en œuvre pour lutter contre sa régression. Le bonheur pourrait être au cœur même de ce combat, dans l’énergie que nous sommes encore capables de déployer pour que ce monde soit moins « violent, égoïste, injuste » : il serait un « bonheur de combattant ». L’expression est toutefois problématique dans la mesure où le bonheur renvoie à un équilibre durable. Ce bonheur du combattant est peut-être davantage une joie de combattant, une émotion passagère qui s’empare du cœur et de l’âme de celui qui lutte pour le progrès du monde – voire, comme le dit Camus dans son discours de réception du prix Nobel, pour éviter que le monde ne se défasse. Cette joie de combat doit encore être distinguée d’une joie d’acceptation, voire d’une joie mystique. Cette dernière est possible même dans un monde dévasté par la violence et l’injustice. C’est la capacité à dire oui au monde malgré tout, malgré les horreurs et les victimes innocentes, à prononcer ce « grand oui » dont parle Nietzsche et qu’il appelle parfois « joie tragique ». Reste à savoir quelle relation une telle joie affirmative entretient avec la joie de combat. On pourrait penser qu’elle s’y oppose : si je dis oui à tout, je ne lutte donc pas pour le progrès du monde. Je préfère penser qu’elles se complètent, paradoxalement : c’est parce que, au fond, je trouve la force d’accepter la vie comme elle est que je suis capable, l’instant d’après, de me battre pour améliorer le monde. La sagesse stoïcienne ne dit pas autre chose : la joie d’acceptation peut nourrir la joie de combat.

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