La lettre du mercredi

Pour un réarmement des passoires thermiques

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Pour un réarmement des passoires thermiques

© LENblR/iStockphoto

« Ça caille, hein ? Et encore, pour la plupart d’entre vous, une fois la porte du foyer refermée derrière vous, il est possible de se débarrasser du manteau et de laisser un peu de chaleur réchauffer des doigts engourdis. Chez une de mes amies, le thermomètre affiche 9 degrés. Elle vit dans ce qu’on appelle une passoire thermique et n’a pas les moyens d’assurer la facture d’électricité qui lui permettrait de chauffer son logement à une température décente. Comme 12 millions de personnes en France.

“Là, je porte un legging thermique sous un survêt’. Sous mon pull, il y a une polaire de ski et un T-shirt, et j’ai deux paires de chaussettes dans mes boots fourrées – pas le choix, je dois les garder à l’intérieur”, décrit cette amie. Elle me parle la tête couverte sous une écharpe : “J’ai sorti le voile d’hiver, désolée Gabriel Attal”, plaisante-t-elle. Un nouveau Premier ministre vient d’être nommé ; pas de quoi faire barrage aux courants d’air de son dernier étage sous les toits dans le XVIIIe arrondissement de Paris. “Ah, aussi, il commence à y avoir de la moisissure autour des fenêtres”, conclut-elle. Sa propriétaire ? Elle sait – tout l’immeuble, du moins le dernier étage, est concerné, mais il faudrait une rénovation d’ampleur qui suppose un accord du syndic. En attendant : le froid.

Je compatis d’autant plus avec cette camarade – à qui j’ai proposé de partager mes 30 mètres carrés, même pour quelques heures – que j’ai moi-même vécu dans une telle passoire énergétique. Au lycée, malgré deux paires de chaussettes sous la couette, j’ai souffert d’engelures. J’ai d’abord cru à une sorte d’infection : les orteils deviennent en effet rouges, finissent par arborer des croûtes disgracieuses, et entretemps, ça démange au moindre degré supplémentaire. Un bonheur. C’est une sorte de brûlure, mais liée au froid. Gaston Bachelard aurait gagné à méditer le concept, lui qui s’est intéressé à l’imaginaire du feu, mais a consacré moins de pages à la poésie cruelle des glaces.

La passoire thermique, voilà également une image qui pourrait déclencher la rêverie bachelardienne, comme une sorte d’annexe à La Poétique de l’espace (1957). Le philosophe y explore les différentes modalités du foyer, en partant de son aspect le plus rudimentaire : une pièce éclairée et chauffée par l’âtre dans lequel brûle un feu. Car pour qu’il y ait sensation d’être chez soi, encore faut-il un peu de chaleur. S’il fait de la mansarde “trop étroite, […] froide l’hiver, chaude l’été” une possibilité “toujours réconfortante” car elle autorise la solitude propice à l’imagination, Bachelard convoque Baudelaire pour établir une sorte de dialectique du chaud et du froid. Pour profiter de la poétique du froid – la neige qui tombe derrière une fenêtre, par exemple –, encore faut-il un logement calfeutré de lourds rideaux sombres, emmaillotté de tentures. “L’hiver évoqué est un renforcement du bonheur d’habiter. Dans le règne de la seule imagination, l’hiver évoqué augmente la valeur d’habitation de la maison”, commente Bachelard.

Le problème de la passoire thermique, c’est qu’elle interdit l’évocation et impose la sensation, cruelle, de la morsure du froid. Difficile de poétiser là-dessus ; tout juste peut-on avoir un peu d’humour, comme cette amie. Emmanuel Macron nous a prévenus hier soir lors de sa conférence de presse : il va falloir “s’adapter” au dérèglement climatique et à une hausse de 4 degrés des températures d’ici la fin du siècle. Pas un mot, toutefois, sur la question du logement. À défaut de mesures concrètes, on pourra toujours enclencher le réarmement poétique. »

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