Entretien
Quand Pierre Bayard imagine un monde sans Shakespeare, Proust ou les Beatles
Les Beatles en 1963. © UIG/SeMstudio/Fot/AKG
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Poursuivant son exploration des mondes possibles, le spécialiste de littérature Pierre Bayard, dans Et si les Beatles n’étaient pas nés ? (Minuit, 2022), montre que les chefs-d’œuvre écrasent tout sur leur passage. Entretien en forme de réparation.
Comment avez-vous eu l’idée étrange d’écrire un livre sur les dégâts que causeraient, d’après vous, les chefs-d’œuvre ?
Pierre Bayard : Ce livre fait partie d’une trilogie consacrée aux univers parallèles – les deux premiers ouvrages sont Et si les œuvres changeaient d’auteur ? (Minuit, 2010) et Il existe d’autres mondes (Minuit, 2014) – dans laquelle je défends l’idée d’une critique quantique, fondée sur les découvertes de la physique contemporaine. Si l’on suit les conclusions de celle-ci, il existe autour de nous une infinité de mondes parallèles, dans lesquels se produisent les événements apparemment non retenus à chaque bifurcation de nos existences individuelles et collectives. Notre regard sur la réalité – dans le cas présent, sur les œuvres littéraires et artistiques – change alors en profondeur. Il y a des mondes dans lesquels Shakespeare n’est pas le plus important dramaturge du théâtre élisabéthain et d’autres où la sculptrice Camille Claudel est une artiste plus célèbre que son maître et amant Auguste Rodin. Et dès lors que tous ces cas sont pris en compte, il apparaît que les créations considérées dans ce monde-ci comme des chefs-d’œuvre nous ferment l’accès à une multitude d’autres œuvres passionnantes. Comment ne pas réagir si l’on a un tant soit peu de curiosité intellectuelle ?
Votre méthode, l’uchronie, consiste à “imaginer ce qui se serait produit si les évènements avaient pris un autre tour”. Qu’apporte-t-elle ?
Depuis sa création en 1836 par l’écrivain Louis Geoffroy dans Napoléon et la conquête du monde, l’uchronie a donné lieu à de multiples fictions, comme, par exemple, le célèbre roman de Philip K. Dick Le Maître du Haut Château (1962), qui imagine que les Alliés ont perdu la Seconde Guerre mondiale et que les États-Unis sont occupés par les Japonais et les nazis. Mais l’uchronie est aussi beaucoup utilisée dans les sciences humaines, en particulier par certains historiens. Imaginer ce qui aurait pu se passer permet dans certains cas de mieux comprendre la manière dont un événement est survenu, en passant en revue les causes qui ont conduit à le produire et en identifiant celles, décisives, dont l’absence l’aurait annulé. Les psychologues recourent eux aussi de plus en plus à l’uchronie, en s’intéressant aux processus dits contrefactuels qui font que nous ne cessons, pour nous en lamenter ou nous en réjouir, de penser aux situations que nous aurions pu connaître. Mais mon livre ne se contente pas de recourir à l’uchronie pour envisager un certain nombre de scénarios alternatifs, il fait un pas de plus, comme je vous le disais, en défendant la théorie des univers parallèles, qui la complète harmonieusement. Pour moi, comme pour certains défenseurs de la physique quantique, il existe vraiment des mondes dans lesquels le révolutionnaire Drouet n’identifie pas le roi à Varennes, Napoléon ne perd pas la bataille de Russie et Marx enfant meurt de tuberculose. Dans ces mondes vivent, outre une infinité de variantes de nous-mêmes, des multitudes d’autres auteurs et d’autres œuvres. Tenter d’y avoir accès et de les étudier ne peut qu’enrichir notre connaissance du réel.