La question éthique

Qu’est-ce qu’une paix juste ?

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Qu’est-ce qu’une paix juste ?

De g. à dr. : Gottfried Wilhelm Leibniz, Emmanuel Kant, Raymond Aron et John Rawls. © CC BY-NC-SA @Stiftung Händel-Haus, Halle ; Wellcome Collection/Rawpixel ; AFP ; Harvard University News Office

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Face à l’empressement de l’Amérique de Donald Trump à pactiser avec Poutine en Ukraine, comme face aux offensives répétées de l’armée israélienne à Gaza, il n’est plus tant question de savoir ce qu’est une guerre juste, mais quel visage devrait prendre la paix… pour être juste.


 

➤ Nicolas Tenaillon s’est tourné vers les philosophes, de Leibniz et Kant à Aron et Rawls pour leur poser cette question originale. Leurs réponses composent une série d’exigences fondamentales pour que la paix soit plus qu’un renoncement à combattre.

 

La guerre en Ukraine n’en finit plus. Pourtant, l’espoir d’un cessez-le-feu est bien là – mais les conditions du plan de paix proposé aujourd’hui par les États-Unis ne semblent satisfaire aucun des belligérants. Ce triste constat invite à nous interroger sur ce qu’est une paix juste. Or, paradoxalement, si les critères de la « guerre juste » ont pu être peu à peu établis d’abord par les théologiens (dont Thomas d’Aquin au XIIIe siècle) puis, plus rationnellement, par les juristes (depuis Grotius au XVIIe siècle), ceux de la paix juste paraissent beaucoup plus difficiles à définir. Difficiles mais pas impossibles, si l’on en croit quatre penseurs classiques qui ont tenté de faire de l’idéal de paix non plus une utopie… mais bien une réalité.

Leibniz : la compréhension mutuelle

Pour qu’une paix soit juste, il faut qu’elle soit durable. Mais le critère de durabilité peut masquer bien des injustices. En premier lieu celle de la soumission du vaincu par la peur, voire par son anéantissement. « Là où les Romains ont semé la désolation, ils appellent cela la paix », disait Tacite dans Vie d’Agricola (98). La paix à n’importe quel prix n’aboutit qu’à « la paix des cimetières ». Il faut donc ajouter à la durabilité un autre critère : celui de la reconnaissance des droits du vaincu, ce qui implique qu’on comprenne ses revendications. Telle est la thèse de Leibniz pour qui c’est bien souvent le malentendu, l’incompréhension sinon de la langue du moins de la culture et des valeurs défendues par l’adversaire, qui mène à la guerre.

“La paix à n’importe quel prix n’aboutit qu’à ‘la paix des cimetières’”

 

Diplomate, envoyé en mission à Paris en janvier 1672 par l’électeur de Mayence pour convaincre Louis XIV de ne pas faire la guerre à l’Allemagne, Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) croyait à la capacité des grands du monde à soumettre leur volonté particulière à la raison. Naïveté ? Non, car Leibniz voyait bien, comme il l’écrit dans son Codex diplomaticus (1693) que la paix n’est bien souvent que « la reprise du souffle entre deux gladiateurs ». Il ne prêchait pas le désarmement des nations qui doivent toujours se préparer à l’éventualité de la guerre. Mais il avait foi en l’harmonisation possible des différences parce que la raison est universellement partagée. Œuvrant avec acharnement pour la réconciliation des Églises protestante et catholiques, il rêvait d’une Europe unie, d’une langue sinon commune du moins d’une « caractéristique universelle » (ce pour quoi il avait travaillé à partir des idéogrammes chinois à la fabrication d’une machine capable de traduire toutes les langues) susceptible de rapprocher les peuples sans nier leur culture propre en rendant possible un dialogue sans ambiguïté entre les ennemis d’hier.

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