Repérages / Octobre 2018
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Cet article est issu du numéro 123 de Philosophie magazine « 123 - octobre 2018 », en kiosque le 24 septembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’image
La mémoire en fumée
Cet incendie illumine la nuit de manière sublime et terrifiante. Le 2 septembre, le feu s’est déclaré au Musée national de Rio de Janeiro, ravageant la quasi-totalité des salles d’exposition. La statue de l’empereur Pedro II (photo), qui avait rassemblé au XIXe siècle la plus grande collection d’histoire naturelle d’Amérique du Sud, se dresse impuissante dans le ciel embrasé. Le plus vieil Homo sapiens du continent, des momies égyptiennes et des squelettes de dinosaures… des millions d’objets inestimables sont partis en fumée. « Deux cents ans de travail, de recherche et de connaissance ont été perdus », a déclaré Michel Temer, le président brésilien. Depuis plusieurs années, le musée était à l’abandon, faute de subventions suffisantes, et délaissé des Brésiliens. Pourtant, l’émotion est immense. On parle même de deuil national. C’est que ce palais, inauguré en 1818, est bien plus qu’un musée : résidence impériale puis lieu fondateur de la première République du pays, c’était pour beaucoup de Brésiliens, un symbole de l’histoire nationale – et un endroit incontournable pour les sorties scolaires. En 1984, l’historien Pierre Nora avait dirigé un ouvrage destiné à devenir un classique, intitulé Les Lieux de Mémoire. Dans son introduction, il évoque ces « lieux rescapés d’une mémoire que nous n’habitons plus, mi-officiels et institutionnels, mi-affectifs et sentimentaux ». Le Musée national, en ruines, incarne la perte irrémédiable d’un passé à la fois intime et commun, où, pour citer Nora de nouveau, « palpit[ait] encore quelque chose d’une vie symbolique ». Ce bâtiment rongé par les flammes a dévasté le Brésil mais nous touche tous : c’est la vision d’un peu de notre histoire lointaine à jamais perdue.