La révolution culturelle selon saint Paul
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Cet article est issu du numéro 15 de Philosophie magazine « 15 - hiver 2007 », en kiosque le 06 décembre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si les révolutionnaires de Mai 68 avaient été les successeurs des premiers chrétiens ? Quatre héritiers du marxisme – Alain Badiou, Slavoj Žižek, Giorgio Agamben et Bernard Sichère – se replongent dans les Épîtres de Paul. Qu’ils voient en lui un militant ou un poète, ils y puisent des outils pour une critique en règle du matérialisme contemporain. Le Grand Soir enfin révélé ?
Athènes, fin des années 40. Paul est monté sur l’Aréopage afin de convaincre les stoïciens et les épicuriens de la supériorité de sa doctrine. Mais voilà : lorsqu’il en vient à parler de la « résurrection des morts » les sages éclatent de rire, se moquent et tournent les talons. C’est peu dire que la première rencontre entre l’apôtre et les philosophes est un cuisant fiasco.
Près de deux mille ans plus tard, ce n’est plus vraiment le cas. Des philosophes parmi les plus ambitieux découvrent aujourd’hui dans les épîtres de saint Paul matière à ressourcer leur propre pensée. Et pas n’importe lesquels : ceux qui, ces dernières années, ont consacré de beaux essais à l’explicitation des premiers écrits chrétiens sont, surprise, des penseurs marqués par leur engagement marxiste aux alentours de mai 1968. Ainsi, Alain Badiou, ancien maoïste pas vraiment repenti, a signé en 1997 un Saint Paul. La fondation de l’universalisme (PUF). L’Italien Giorgio Agamben, jadis proche de Pier Paolo Pasolini et aujourd’hui conscience inquiète et lettrée du mouvement altermondialiste, lui a répondu avec Le temps qui reste. Un commentaire de l’Épître aux Romains (Rivages poche). Le Slovène Slavoj Žižek, star des campus américains qui aime à provoquer par des formules du genre « au bon vieux temps de Staline », a renchéri avec La Marionnette et le Nain. Le christianisme entre perversion et subversion (Seuil) et surtout Fragile Absolu. Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? (à paraître chez Flammarion en février 2008). Enfin, Bernard Sichère, jadis membre du parti d’Alain Badiou, a publié en 2003, aux éditions Desclée de Brouwer, Le jour est proche. La révolution selon Paul, avant de renchérir par un tonitruant Catholique aux allures de coming-out.
Après la lutte finale, l’hallu finale ? Car, enfin, par quel étrange retournement, le fondateur du christianisme est-il devenu une figure de pensée pour ceux qui, jadis, tenaient la religion pour l’opium du peuple ? Il faut dire que Paul n’est pas un apôtre comme les autres. Il n’a jamais connu Jésus. Mieux : Juif, il a d’abord participé à la persécution des chrétiens avant de se convertir lorsque, sur le chemin de Damas, le Christ lui apparaît. Devenu le premier zélateur du messie, il consacre alors sa vie à tenter de convertir les païens « incirconcis », autrement dit les non-Juifs, voyageant d’Antioche à Rome en passant par Corinthe. Tant et si bien que, sans lui, nulle Église chrétienne n’aurait vu le jour : Jésus serait resté un prophète juif parmi d’autres, peut-être légèrement plus allumé (il appelait Dieu « Papa »). De la doctrine visionnaire et pénétrante de Paul, citons quatre énoncés. Le premier, « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme », est prisé par Alain Badiou. Le deuxième, « Nous ne vivons plus sous la loi mais sous la grâce », inspire à Slavoj Žižek le défi de viser au-delà du champ des possibles. Le troisième, « L’amour est l’accomplissement de la loi », fonde, selon Bernard Sichère « la nouvelle langue du nouveau monde ». Enfin, le quatrième, « Voici ce que je dis, frères : le temps s’est contracté », amène Giorgio Agamben à énoncer que nous vivons depuis Paul sous le régime d’un temps messianique, tendu vers un salut à venir.
Là est d’ailleurs l’inspiration commune aux quatre philosophes : l’urgence et le messianisme, qui marquent la prédication de « l’avorton de Dieu ». Car, face à l’effacement de l’« événement » révolutionnaire et du salut par le prolétariat, on cherche chez l’apôtre du Christ une nouvelle figure d’espérance. Ce n’est pas un hasard si L’Ange, essai séminal publié en 1976 par les ex-maoïstes Christian Jambet (converti à l’islam) et Guy Lardreau, compare l’engagement total, violent, exalté des militants de Mai 68 à celui des chrétiens primitifs. « Mai 68 fut pour nous une révélation : une immense fête de la liberté », constate Bernard Sichère. Un moment de grâce que les ex-marxistes redécouvrent dans la rhétorique messianique. « Paul nous permet de penser le temps, explique Bernard Sichère, lorsque, comme moi, on réfute le temps sans promesse qui est le nôtre : ce temps du consumérisme de masse et du relativisme médiocre. Où notre rapport à une vérité transcendante disparaît et où apparaît comme le dit Heidegger “la détresse de l’absence de détresse”. » Mais il y a plus : le chaos effréné du capitalisme global et des fanatismes identitaires prend désormais furieusement les allures de ce « temps de la fin » paulinien. « Je suis convaincu, avance Slavoj Žižek, que le capitalisme est promis, à plus ou moins long terme, à l’effondrement – subjectif, écologique, social. En ce sens, nous approchons d’une “fin des temps” qui ressemble à celle dont parle Paul. Mais personne ne sait ce qu’il se passe. Il y a une mutation radicale. Prenez les expérimentations biogénétiques : cela va redéfinir l’être humain lui-même. Nous vivons donc une époque ouverte : ce sont les coordonnées même de la situation qui sont à réinventer. »