La lettre du vendredi

“Severance”, saison 2 : est-il vraiment possible de compartimenter sa vie ?

Temps de lecture : 4 min

“Severance”, saison 2 : est-il vraiment possible de compartimenter sa vie ?

Photogramme de la série “Severance”, avec Adam Scott. © Apple TV+

« La série Severance a repris du service. Dans ce programme diffusé sur Apple TV, les salariés d’une mystérieuse entreprise, après une opération chirurgicale qui coupe leur personnalité en deux, sont “dissociés” : le Moi qui travaille ne communique plus avec le Moi qui vit hors du bureau. Dystopie infernale sur l’idéal capitaliste d’un humain 100% à sa tâche, ou miroir grossissant de ce que nous sommes déjà capables d’éprouver ?

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Il y a trois ans, j’avais consacré un article à la saison 1, dans lequel j’analysais les questions que la série soulevait sur le monde du travail : aliénation, exploitation, économie du “self-help”, mirage de la déconnexion, etc. Devant les trois premiers épisodes de la saison 2, il m’est apparu que Severance pouvait être regardée autrement, comme une réflexion plus générale sur l’identité personnelle. En anglais, le Moi laborieux des personnages est nommé innie (“inter”, en français), et son envers, outie (“exter”). Ils sont parfaitement étrangers l’un à l’autre. Malgré cette condition double, peut-on considérer que les personnages ont deux Moi ? Est-il possible de compartimenter sa vie au point où l’on ne serait, à l’intérieur d’un même corps, plus seulement un, mais deux – voire, pourquoi pas, beaucoup plus ?

Cette question n’est pas seulement théorique. Tous les jours, nous sommes amenés à adapter nos comportements, de manière plus ou moins radicale, en fonction de notre entourage : on n’est pas le même avec un ami, un conjoint, un amant, un collègue. On est parfois parfaitement différent, au point que l’on se dit : “Si X savait comment je me comporte avec Y, il ne me reconnaîtrait sans doute pas.” La métaphore de la coupure proposée par Severance pose le problème de l’unité du Moi. On pourrait schématiquement dégager trois grandes manières de l’aborder, en philosophie.

  • Le Moi est une réalité une et indivisible. Ce serait la position de Descartes. La première certitude que ce dernier découvre dans ses Méditations métaphysiques (1641) est la formule “Je suis, j’existe” : il n’y a qu’un “Je”, qui atteste de sa propre existence et qui vit toutes les choses à la première personne. Chaque être est “une substance pensante”, un cogito qui tout à la fois raisonne, perçoit, imagine. Le Moi n’est jamais dissocié, sauf dans le cas de la maladie psychique.
  • Le Moi est une illusion totale. On retrouverait ici la pensée de Hume, qui conteste radicalement l’existence d’un Moi unique et cohérent. Nous sommes, selon lui, une collection d’états intérieurs (triste, excité, indifférent...) en perpétuel renouvellement. Donc différent à chaque minute : “Je ne parviens jamais, à aucun moment, à me saisir moi-même sans une perception” (Enquête sur l’entendement humain, 1748). L’idée d’un Moi unique est une illusion créée par la mémoire, pas par la raison.
  • Le Moi est à la fois un et multiple. Ici, on rejoindrait plutôt Montaigne. L’auteur des Essais (1572-1588) constate que son identité lui échappe toujours. “Nous sommes tous des lopins, et d’une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment fait son jeu ; et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui” (II,1). Montaigne ne doute toutefois pas de son unité, usant du “Moi” de manière affirmée, dès l’avant-propos : “C’est moi que je dépeins.” Le “Je” est volontiers composite, fragmenté, fuyant, mais bien rassemblé.

Est-il vraiment possible de compartimenter sa vie, c’est-à-dire d’être une autre personne selon les circonstances ? Pour Descartes, assurément non : je suis le même en tous points, quoi qu’il arrive. Pour Hume, sans doute que oui : je me transforme selon mon environnement, comme si j’étais toujours en processus de dissociation. Montaigne se rapprocherait de cette position, s’il ne remarquait une donnée fondamentale qui consacre la réalité de l’unité du Moi : le fait de tenir ses promesses. Comme l’explique Marcel Conche dans Montaigne et la philosophie (1987) : “Le fondement de mon être et de mon identité est purement moral : il se trouve dans la fidélité à la foi que je me suis jurée à moi-même. Je ne suis pas réellement le même […] parce que j’entends, dans l’avenir, reconnaître mon engagement présent comme toujours le mien.”

La subtilité de Severance est de dépeindre des personnages qui ont sciemment fait le choix de la dissociation, pour échapper à une vie qui leur paraissait trop insupportable. Ils sont donc plongés dans une contradiction. S’ils veulent sortir de cette aliénation, et redevenir une personne avec une seule identité, ils doivent rompre la promesse qu’ils se sont faite lorsqu’ils ont choisi la dissociation ; dès lors, ils ne pourront regagner une unité du Moi, puisque le ciment de leur identité serait fracturé par l’abandon de cette promesse... C’est ce que l’on appelle, en langage courant, une bonne grosse névrose. J’ai hâte de découvrir comment les créateurs de la série vont tenter de la dénouer ! »

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