Un chemin de crête
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Cet article est issu du numéro 84 de Philosophie magazine « 84 - novembre 2014 », en kiosque le 23 octobre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Commençons par le commencement et par une définition fort célèbre. Pour Aristote, la vertu (aretê) est la puissance d’agir excellemment. La vertu d’un poison, c’est de tuer excellemment. Pour nous, exercer parfaitement les vertus, c’est être excellemment humain. Parmi les vertus, les unes sont dites intellectuelles, comme la sagesse, les autres morales, comme le courage et la justice. Dans tous les cas, la vertu qui est propre à l’homme, en tant qu’être doué de raison, consiste à être raisonnable. C’est pourquoi le courageux est défini comme celui qui, confronté aux épreuves, « fera face comme il convient et comme la raison le demande, en vue d’un noble but ».
Le courage est donc la puissance d’agir excellemment dans des situations redoutables : c’est une « disposition acquise volontairement » et « définie par la raison conformément à la conduite d’un homme réfléchi ». Autrement dit, on n’est pas courageux par hasard, ni sans avoir délibéré sur l’action à accomplir. Si sa philosophie nous encourage à être courageux, Aristote est pourtant trop fin psychologue pour tomber dans une caricature volontariste, selon laquelle il suffirait de vouloir être courageux pour l’être véritablement. Au contraire, il sait bien que le courage s’expérimente au milieu de la peur : « C’est par sa fermeté envers les choses qui apportent de la souffrance […] qu’un homme est appelé courageux. »
«L’authentique vertueux n’aura d’ailleurs rien d’un rabat-joie»
« Juste moyenne entre deux extrémités fâcheuses, l’une par excès, l’autre par défaut », le courage, comme toute vertu, est conçu par Aristote comme un équilibre parfait entre deux extrêmes. Dans le cas qui nous intéresse, le courageux est celui qui se tient loin de la lâcheté (qui est un excès de crainte) comme de la témérité (qui est un excès de confiance). La vertu n’a pourtant rien d’une tiédeur ; c’est au contraire un sommet qu’il nous faut conquérir. Le courageux est celui qui n’a pas trop froid aux yeux tout en sachant prendre des risques calculés. S’il n’y a pas de courage sans peur, être courageux, ce n’est pas forcément terrasser les craintes une fois pour toutes mais plutôt maintenir le cap et prêter l’oreille, toujours, à la raison. Le courageux n’est pas un illuminé qui n’a peur de rien et pèche par excès de confiance en soi : il voit la réalité telle qu’elle se présente et peut ressentir une peur instinctive, naturelle, utile dans certains cas, sans se laisser guider par elle.