Exposition
“Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Les derniers mois” : l’Auvers du décor
Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Les derniers mois. Musée d’Orsay
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Cet article est issu du numéro 175 de Philosophie magazine « Y a-t-il des bons et des méchants ? », en kiosque le 30 novembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le musée d’Orsay présente les derniers tableaux de Van Gogh, peints lors des deux derniers mois de sa vie. Une incroyable profusion aux limites de l’abstraction qui témoigne d’une lutte existentielle avec la folie et le monde.
74 tableaux peints en deux mois ! L’incroyable profusion de Vincent Van Gogh à la fin de sa vie – en moyenne plus d’un tableau par jour de mai à juillet 1890 – suscite l’admiration. Le musée d’Orsay expose une quarantaine de ces toiles réalisées par le peintre à Auvers-sur-Oise, où il trouve un refuge précaire auprès du docteur Gachet, après avoir quitté l’hospice pour aliénés de Saint-Rémy-de-Provence. Ce parcours remarquable, permis par les prêts des institutions néerlandaises mais aussi de collections particulières, mêle des reproductions de maîtres, des portraits – ceux de Paul Gachet ou d’Adeline Ravoux, la fille de ses hôtes –, ainsi que de grands paysages métaphysiques – tantôt solaires, tantôt inquiétants, comme le fascinant Champ de blé aux corbeaux. Certains détails naturels tendent vers l’abstraction, à l’instar de Racines d’arbres (image), un amas tortueux écrasé par l’absence de perspective mais tourbillonnant. C’est le dernier tableau de l’artiste, peint le dimanche 27 juillet, avant qu’il ne tente de se suicider d’une balle dans la poitrine et meure deux jours plus tard. Il fait partie de la série des formats « double carré », treize toiles de 50 centimètres sur 100, dont onze sont exceptionnellement réunies ici. Elles témoignent de l’étendue chaotique d’une création aux prises avec le monde, sur laquelle le philosophe et psychiatre Karl Jaspers s’est arrêté, dans une étude sur les liens entretenus chez Van Gogh avec la folie. Selon lui, ces ultimes œuvres sont « moins des ensembles achevés que des analyses ou des synthèses isolées. Mais comme, malgré sa tendance à la réflexion, l’artiste a presque sur toutes choses une prise immédiate et concrète, dans chaque morceau où il recherche, d’une part une perfection technique, il atteint déjà, d’autre part, à une plénitude ; et cette plénitude peut bien, pour un moment, faire oublier la tourmente au spectateur ébloui. Devant mainte image, on ne pourra se défendre de l’impression d’un inachèvement, d’une demi-réussite, d’une ébauche à laquelle a succédé bien vite un autre travail. Chaque œuvre demeure un cheminement ». Les erreurs de perspective, la vivacité des couleurs, les courbes, la stylisation et les hachures, empruntées au style japonais, reflètent pour Jaspers « une conception de la vie et du monde », un mouvement de « lutte » existentielle. D’après l’analyste, « ici, on remonte à la source originelle et première, on n’est plus devant une facture voulue. Ce qui devient perceptible, ce n’est pas la connaissance acquise, mais l’expérience vécue par une personnalité qui se défait ». Merveilleusement.