Entretien
Victor Louzon : “La Chine est en train de s’inventer une destinée mondiale”
Affichage public figurant le président chinois Xi Jinping, avec la mention : “Restez fidèles à notre aspiration initiale et gardez notre mission fermement à l'esprit”, à 30 kilomètres à l’est de Pékin, en avril 2019. © Fred Dufour/AFP
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Auteur du Grand récit chinois (Tallandier, 2023), l’historien Victor Louzon décrypte l’apparition d’un grand récit où Pékin se présente comme l’acteur, depuis l’Antiquité, d’une mondialisation alternative à celle qui fut portée par l’Occident. Entretien.
Que raconte le nouveau “grand récit chinois” que vous évoquez dans votre livre ?
Victor Louzon : Il ne s’agit pas d’un récit unifié mais d’un ensemble de discours, pas toujours cohérents entre eux, dont le fil rouge est la promotion d’une Chine qui aurait toujours profité au monde, avec un modèle de mondialisation pensé contre l’Occident, présenté sous son seul aspect de puissance qui pille et conquiert. En creux, nous retrouvons l’idée que le monde serait bien différent si la Chine avait piloté la mise en contact du monde à l’époque moderne. Nous ne sommes pas du tout dans la grande fresque fastueuse et cohérente du matérialisme historique, qui a été abandonné pour l’essentiel dans les années 1990. Mais plus dans une constellation d’idées qui tiennent leur efficacité d’un jeu de contraste plus ou moins direct avec l’Occident.
“Depuis une vingtaine d’années, le PCC accentue une série de contre-récits sinocentrés de la mondialisation”
Xi Jinping a-t-il l’ambition de donner un sens historique et mondial à sa grande puissance rivale des États-Unis ?
Ce n’est pas aussi clair. Tout d’abord, ces récits n’ont pas été créés de toutes pièces par le pouvoir chinois actuel. Et encore moins par Xi Jinping, qui n’est pas un idéologue original. Il s’agit d’une construction collective où le Parti communiste chinois (PCC) – comme les intellectuels proches du pouvoir – accentuent depuis une vingtaine d’années une série de contre-récits sinocentrés de la mondialisation. Le discours des routes de la soie revient souvent par exemple, notamment pour légitimer depuis 2013 de gigantesques plans d’investissements dans les infrastructures qui doivent connecter Pékin à l’Asie centrale, l’Europe et même l’Afrique. Dans ce cas précis, la Chine se considère comme une puissance motrice au cœur d’un projet œcuménique qui rassemble les deux parties de l’Eurasie, sans qu’il s’agisse d’un discours ouvertement anti-américain (l’espace atlantique est simplement ignoré), même si le renforcement des connexions avec l’Eurasie a aussi pour but de diminuer la dépendance chinoise au commerce maritime. Quand les investisseurs chinois racontent aujourd’hui aux Kazakhs ou aux Iraniens que les anciennes civilisations orientales très avancées échangeaient par caravane des produits de luxe avec les Chinois, c’est aussi une façon de valoriser ses interlocuteurs, de présenter la Chine comme l’agent d’une réappréciation des vieilles cultures eurasiennes. En revanche, quand le pouvoir chinois met en avant les voyages de Zheng He, un eunuque au service de l’empereur qui a conduit au début du XVe siècle des expéditions maritimes gigantesques parvenues pour certaines aux côtes orientales de l’Afrique, il s’agit d’un récit construit en opposition plus explicite aux « grandes découvertes » européennes, donc également à l’histoire de l’Amérique. Au prix de raccourcis considérables, le récit insiste sur le caractère pacifique et respectueux de ces expéditions, dans une image inversée de la conquête très violente du Nouveau Monde.