Exposition
Yves Saint Laurent, un portrait philosophique
Le couturier Yves Mathieu-Saint-Laurent, dit Yves Saint Laurent. Photographie non datée. © Serge Cohen/opale.photo
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Créateur de mode majeur de l’histoire du XXe siècle, Yves Saint Laurent (1936-2008) n’a pas seulement été inspiré par la peinture et les arts visuels mais aussi par la littérature et la philosophie. Voyons quelles œuvres composent son « ADN ».
Proust : 41 %
Un tempérament nerveux. Yves Saint Laurent s’identifiait à Marcel Proust : « Proust est celui dont la vie se rapproche un peu de la mienne. » Dandy esthète et homosexuel mêlant à son univers androgyne une féminité idéalisée, Saint Laurent se réclame tant de l’œuvre que de l’homme. Il se reconnaît dans l’écrivain par cet art de tout à la fois « parler des femmes », de décrire les robes et de peindre les caractères. À 18 ans, il découvre À la recherche du temps perdu, une « œuvre extraordinaire » qu’il ne terminera jamais par crainte d’être « brisé » par la séparation. Lui qui déclarait être « trop sensible » et « né avec une dépression nerveuse », diagnostic que son médecin récusait tant il débordait d’énergie créative, semble plutôt appartenir à la famille des nerveux. En témoignent les dessins du couturier dont le coup de crayon vif, franc, incisif, rappelle celui des manuscrits de l’écrivain. Lors de son discours d’adieu, Saint Laurent confesse : « Marcel Proust m’avait appris que “la magnifique et lamentable famille des nerveux est le sel de la terre”. J’ai, sans le savoir, fait partie de cette famille. » Sans doute pense-t-il à La Recherche : « Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. » (Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, 1921)
Tu créeras dans la douleur. Le couturier s’identifiait aussi à Proust dans son rapport à l’art. Il recopiait et encadrait des citations de l’écrivain pour les mettre au-dessus de son bureau, avenue Marceau : « Je comprends si bien Proust, j’admire tellement ce qu’il a écrit sur les misères de la création », faisant allusion aux moments troubles de son existence, qui sont l’inverse proportionnel de sa force vitale : « Je suis passé par bien des angoisses, bien des enfers. J’ai connu la peur et la terrible solitude. » Pour Yves Saint Laurent, la souffrance est en effet le prix à payer de toute création qui « touche de son doigt l’absolu ». Il cite À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1918) comme un mantra : « Du fond de quelle douleur avait-il
trouvé ce pouvoir illimité de créer ? » Le styliste cultive cette vision romantique et presque christique de la création, et le sentiment d’être incompris jusqu’au retrait du monde : « Je suis tout seul avec mes livres et mes tableaux. […] Je vis comme dans un musée, tout seul. » Mais pour lui, la douleur est à la fois la tragédie et l’abri : « Le noir est mon refuge, le noir est un trait sur la page blanche. »