Disparition

Thierry Mugler, “transhumaniste” esthétique

Temps de lecture : 3 min

Le styliste Thierry Mugler au Friedrichstadt-Palast de Berlin, le 10 octobre 2014

Le styliste Thierry Mugler au Friedrichstadt-Palast de Berlin, le 10 octobre 2014. © Britta Pedersen/DPA/Maxppp

Figure du monde de la mode, Thierry Mugler est mort à l’âge de 73 ans. S’il déclarait s’être « servi de la mode pour s’exprimer dans toute la mesure du possible », celui qui fut aussi bien styliste, photographe, metteur en scène que créateur de parfum et designer, notait pourtant que ce n’était « pas suffisant ». C’est que Mugler cultivait l’esprit de la démesure, dans ses réalisations comme sur son propre corps. Cherchant à transcender la mode de son temps, ses costumes extravagants n’hésitaient pas à métamorphoser la femme en créature fabuleuse, voire extraterrestre. Portrait du créateur en démiurge… au prisme de Leibniz.

 

  • « Celui qui me gère, c’est le cosmos. » C’est ce que déclarait Thierry Mugler en octobre dernier dans l’émission Quotidien, emmitouflé dans une veste dorée de cosmonaute. De fait, ses réalisations sont habitées par le thème de l’espace et des créatures extraterrestres. En témoignent ses costumes baroques, son goût pour le bizarre, le fantastique, le « supra-naturel » – voir sa robe « Chimère », faite d’écailles, de plumes, de crins et de cristaux, ou sa collection « Hiver des Anges ». À ce titre, sa démarche peut rappeler celle du transhumanisme, qui cherche à explorer un au-delà de l’humain, toujours hybride. La collection « Spirale futuriste », sa « robe-pneu », ses combinaisons en métal, plexiglas, vinyle et aluminium qui confondent humain et robot, ou encore ses propres multiples opérations de chirurgie esthétique (à ce sujet, Mugler parlait de « quelque chose de logique dans [sa] quête d’architecture »), peuvent aussi être lues comme autant de tentatives de dépasser les contingences du corps humain. Son imagerie est ainsi le plus explicitement synthétisée dans le nom de l’un de ses grands succès commerciaux : le parfum Alien, cousin de Angel.
  • Car le “transhumanisme” de Thierry Mugler est esthétique. Il s’appuie non pas tant sur la science que sur l’imaginaire. En se projetant au-delà des frontières connues de l’être humain, le styliste touche effectivement à quelque chose de métaphysique : tenter de penser et mettre en forme ce qui nous dépasse. Cette ambition pourrait être rapprochée des conceptions de Leibniz, quand celui-ci décrit l’activité créatrice de l’être humain et son désir de reproduire l’œuvre du démiurge, à la fois dieu créateur et architecte de l’univers. Dans son Discours de métaphysique (1686), le philosophe penseur de l’infini écrit que la « substance » (créature, âme ou esprit) « porte en quelque façon le caractère de la sagesse infinie et la toute-puissance de Dieu et l’imite autant qu’elle est susceptible. Car [la créature] exprime, quoique confusément, tout ce qui arrive dans l’univers, passé, présent ou avenir, ce qui a quelque ressemblance à une perception ou connaissance infinie. » (Discours, §IX)
  • Plus largement, il y aurait dans l’effort créateur humain, selon Leibniz, une volonté d’imiter Dieu, « l’unité primitive » qui enveloppe en elle une infinité de mondes, miroirs vivants de la divinité. De même, les défilés du natif de Strasbourg, non dénués de mysticisme, incarnent cette volonté de recréer un système articulé et cohérent, « de connaître le système de l’univers et d’en imiter quelque chose par des échantillons architectoniques ». Cela afin de recréer de petits univers harmonieux, à l’image du cosmos, où l’esprit peut s’exercer « comme une petite divinité dans son département » à reproduire à une petite échelle ce que la divinité fait « dans le grand » ? (Monadologie, §83, 1714).
  • Enfin, Thierry Mugler se voulait aussi « architecte de son propre corps ». Par la chirurgie esthétique et la musculation à outrance, il avait déclaré vouloir se créer une « nouvelle maison corporelle » dans laquelle il pourrait faire table rase du passé et « renaître ». D’où un néologisme qui a fait florès dans le milieu de la mode, où règne de facto le culte de l’apparence : « se muglériser », soit chercher à faire de son corps une œuvre esthétique… quitte à se défigurer, ressembler à « l’alien » et à se rendre « étranger » à soi-même. Comme les Grecs pour Nietzsche, ce couturier n’était-il pas, sans doute, « superficiel par profondeur » ?