Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
La ville s’appelait Paradise. En quelques heures, le 8 novembre 2018, Paradise a brûlé dans les flammes de l’enfer, rayée de la carte par l’un des ces « mégafeux » dont la Californie est devenue régulièrement le théâtre. Et pas seulement la Californie : dans le maquis corse, les garrigues provençales, les pinèdes suédoises, la lande britannique, en Indonésie, en Australie et jusqu’au Groenland, des centaines de milliers d’hectares de forêts partent en fumée chaque année. Imprévisibles et incontrôlables, d’une intensité inouïe, les mégafeux accentuent le réchauffement climatique avec les quantités monstrueuses de CO2 qu’ils dégagent, autant qu’ils en sont la conséquence. De ce nouveau phénomène extrême, la philosophe Joëlle Zask fait un « poste d’observation » pour penser la quintessence de la catastrophe écologique. Le résultat est saisissant, ose-t-on dire… glaçant ?
Elle part de la sidération dans laquelle nous laisse l’être « meurtrier et dévastateur » dont parlait Bachelard, et de la désolation du paysage après l’incendie, paysage lunaire de fin du monde. On a beau replanter, la perte est irrémédiable car on perd toujours plus qu’une forêt lorsqu’elle brûle. Se rejoue quelque chose de l’histoire ancestrale de l’humanité avec le feu : élément de puissance, fantasmes de maîtrise et peur de la destruction.
Si le mégafeu nous parle plus que tout autre catastrophe naturelle du dérèglement climatique, c’est bien parce qu’il est sans contestation possible d’origine humaine dans 95 % des cas, à cause de la mauvaise gestion des forêts et de l’urbanisation, et par le geste, accidentel ou criminel, le plus ordinaire qui soit : craquer une allumette. C’est ainsi que nous sommes entrés, selon Joëlle Zask, dans le « Pyrocène ». Et elle renvoie dos à dos les deux attitudes qui consistent soit à respecter le feu comme un élément d’une nature idéalement sauvage, soit, pour cette même raison, à le combattre par des arsenaux technologiques plus efficaces. Contre les naturalistes et les technicistes, elle prône une « culture du feu », celle que connaissent paysans, forestiers, éleveurs mais aussi pompiers, chimistes, écologues, géographes pour l’entretien des paysages et l’aménagement du territoire. Sinon, alerte-t-elle dans un chapitre extrême, ce sera la guerre par le feu. Déjà, affirme-t-elle le « jihad des forêts » a été prôné par Al-Qaïda et circule sur Internet… On vous le disait : La Forêt brûle est un livre glaçant.
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