Cinéma
“Anatomie d’une chute” ou comment faire justice à la vérité
Samuel Theis et Sandra Hüller sur l’affiche du film “Anatomie d'une chute” (Justine Triet, 2023). © Justine Triet/Le Pacte
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Comme de nombreux spectateurs, la philosophe Laurence Devillairs a été remuée par le film de Justine Triet, Anatomie d’une chute, en salles actuellement après avoir reçu la Palme d’or au dernier Festival de Cannes. Sa force, selon elle : montrer comment l’exigence de vérité est la seule qui nous permet d’échapper à la peur, à la lâcheté et au ressentiment. Sans divulgâcher l’intrigue, pour ceux qui ne l’ont pas (encore) vu, elle éclaire le ressort éthique du film.
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« Comme il est réjouissant qu’un prix vienne récompenser de réels mérites. C’est le cas avec la Palme d’or décernée à Cannes au fim de Justine Triet, Anatomie d’une chute. C’est l’un des films les plus subtils et les plus percutants que j’aie pu voir sur la vérité. La vérité ? N’est-ce pas plutôt l’histoire d’un couple ? Mais pourquoi n’y aurait-il pas de vérité en amour ? N’est-ce pas l’histoire d’une relation mère-fils ? Mais là aussi, ce qui importe, c’est le vrai. N’est-ce pas le déroulé d’un procès ? À quoi je répondrai : la justice peut-elle se dispenser de la vérité ?
Tout le film est construit autour de la tentative de faire advenir le vrai, de le dire – dans un couple, en famille, aux assises, en littérature, en psychanalyse, dans la science, qu’elle soit balistique ou criminelle. S’agit-il de montrer, dans tous ces domaines de l’existence et de la société, notre souci du vrai ? Tout au contraire : ce que ce film manifeste avec un talent incontestable, c’est notre refus obstiné, viscéral et institutionnalisé de la vérité.
L’avocat de l’accusée le dit dans des termes qui sont ceux de sa profession : ce n’est pas la vérité qui importe, mais ce qu’on croit – les uns des autres, de la réalité et de soi-même aussi. Mais là commence le mal, c’est-à-dire l’injustice : quand, sous couvert de réalisme, par arrogance ou trop grande assurance, on brade l’exigence de vérité. Les sentiments – je t’aime, tu m’aimes – ne suffisent pas ; ils doivent faire face à la réalité, s’ancrer dans la vérité – ce qui conduit peut-être à avouer qu’on n’aime pas son métier, qu’on rend coupable les autres de ses échecs, qu’on est jaloux du succès de sa femme…