D'une crise à l'autre

Confinements : l’exception devient-elle la norme ?

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Confinements : l’exception devient-elle la norme ?

“Entendrons-nous à l’avenir parler de confinement dans d’autre situation que la pandémie ?” © iStockphoto

Si le confinement, un mot qu’on croyait sorti d’un autre âge, fait désormais partie de notre imaginaire collectif, il restait jusque-là fondamentalement associé à la crise sanitaire. 

Les choses seraient-elles en train de changer ? En Inde, pour faire face à l’extrême pollution de New Dehli (qui a notamment conduit à la fermeture des écoles), la Cour suprême suggérait un confinement environnemental des 20 millions d’habitants de la capitale. La mesure n’a pas été adoptée, sans doute, mais cette éventualité marque un tournant : le confinement est-il en train d’intégrer (ou de réintégrer) nos « répertoires d’action » politique, pour reprendre une notion célèbre développée par le sociologue américain Charles Tilly (1929-2008) ? Analyse.

 

  • Charles Tilly a essentiellement appliqué la notion de « répertoires d’action » aux mouvements sociaux et aux différentes stratégies qu’ils ont développées au cours de l’histoire. Par exemple, la grève générale, apparue dans la seconde moitié du XIXe siècle. Rien n’interdit toutefois de transposer le concept pour analyser l’action de l’État – Charles Tilly le fait lui-même en certaines occasions, lorsqu’il analyse le cas spécifique des politiques répressives que l’État déploie pour endiguer les mouvements de protestation.
  • Le sociologue définit ainsi le répertoire d’action (aussi qualifié de « panoplie d’action ») dans Contentious Performances (2008, non traduit) : « En un temps et en un lieu donné, les gens apprennent un nombre limité de moyens pour se faire entendre et s’y cantonnent le plus souvent. Ces modes d’action évoluent lentement sous l’effet de l’expérience accumulée et des contraintes extérieures. […] Dans le temps court, ces contraintes limitent les choix disponibles pour les contestataires potentiels. » Les acteurs sociaux, même lorsqu’ils ne semblent contraints par rien ou presque (comme l’État, par exemple), n’ont à leur disposition qu’un nombre limité de formes prédéfinies et codifiées d’action. C’est ce répertoire qui définit ce qu’il est possible de faire – et dans une certaine mesure ce qu’il est légitime de faire. La liberté des acteurs est bien réelle, mais elle est restreinte. 
  • Ces répertoires, cependant, ne sont pas figés. Chaque pratique possède une histoire propre par laquelle elle émerge et devient, peu à peu, une unité stratégique autonome, transposable à d’autres situations que celle où elle avait émergé. C’est bien à une inflexion de ce type que nous assistons dans le cas de l’acte de confiner. L’action n’était pas vraiment nouvelle – les confinements de villes pestiférées au Moyen Âge sont bien connus – mais elle était sortie des usages depuis un certain temps. Au début de la crise, le confinement a été repris comme une stratégie exceptionnelle liée à une situation exceptionnelle. Le fait que l’Inde projette de recycler la mesure pour lutter contre la pollution, indépendamment du contexte pandémique, est bien l’indice qu’il ne s’agit plus d’une mesure d’exception mais que le confinement a réintégré le champ des mesures « normales », acceptables. 
  • De pures formes de l’agir sans objet défini peuvent donc être mobilisées dans une grande diversité de situations. Ce qui est intéressant, dans le cas du confinement, c’est que la notion de « répertoire d’action » met en évidence combien le changement des usages s’enracine dans la crise : c’est seulement lorsque le répertoire d’action semble incapable de répondre à une crise que les acteurs sociaux inventent ou réinventent, en tâtonnant, de nouvelles manières d’agir qui s’imposent durablement dans le paysage mental. 

 

Peut-être entendrons-nous à l’avenir parler de confinement dans bien d’autre situations que la pandémie : en cas de menace terroriste, d’incident nucléaire, mais pourquoi pas aussi en cas de mouvements sociaux de grande envergure. Ce qui entre dans le répertoire d’action de l’État peut toujours devenir un outil de ses politiques répressives, comme le soulignait Charles Tilly. Reste à voir si ce sera effectivement le cas, si l’intégration du confinement dans le paysage mental de l’action sera confirmé par de nouvelles occurrence dans une pluralité de contextes.