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“Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne”, de Serge Gruzinski

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“Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne”, de Serge Gruzinski

© Éditions Bayard

Connaissez-vous Diego Muñoz Camargo ? Sans doute pas : les livres d’histoire n’en parlent pas, en général. C’est pourtant tout un ouvrage, Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne (Fayard) que lui consacre aujourd’hui l’historien de la mondialisation Serge Gruzinski. 

Un choix qui, pour être original, n’a rien de surprenant, au fond : Camargo est un métis né dans l’actuel Mexique peu de temps après la conquête de l’Amérique par les nations ibériques. Son cas particulier ouvre un champ encore inexploré : les effets du gigantesque mouvement de globalisation – qui s’enclenche à cette époque – sur les individus, sur leur vie, sur leur subjectivité. Entre macro- et micro-histoire, Gruzinski propose un voyage passionnant à travers les siècles. 

Mondialisation

« Au XVIe siècle, des processus aussi incontrôlables qu’imprévisibles ont transformé l’existence des envahisseurs comme des envahis. […] Un ordre économique à visée planétaire est en train de se mettre en place, tandis que des héritages millénaires se délitent par pans entiers, comme des icebergs dévorés par la fonte. » Ces macro-transformations, Serge Gruzinski, l’un des principaux représentants de l’histoire globale, s’est attaché, à travers toute son oeuvre, à en montrer l’ampleur et la complexité : le XVIe siècle, au cours duquel commencent la conquête de l’Amérique et l’occidentalisation, marque un point de bascule inédit. Désormais, toutes les parties du monde sont connectées les unes aux autres.

Individus

Mais qu’est-ce qui change, au fond, dans la vie des individus ? « L’idée d’occidentalisation […] reste abstraite. Elle désigne un projet à visée planétaire aux dynamiques complexes, mais que nous apprend-elle de la conscience que les individus avaient de ces transformations ? » Il reste « la manière dont ils ont été vécus par les femmes et les hommes du temps ». Ce à quoi s’emploie Gruzinski en racontant la vie de Diego Muñoz Camargo, né dans l’actuel Mexique. Outre le fait qu’il ait laissé des traces écrites, son statut de métis, né d’une mère amérindienne et d’un père espagnol, en fait un candidat idéal. En lui, à « l’intersection du local et du global », l’histoire globale et la micro-histoire se rejoignent et « prennent corps. »

Métissage

Qu’est-ce qui se dégage de cette « immersion » dans une mondialisation « [mesurée] à l’échelle humaine et individuelle » ? D’abord, une image beaucoup moins simpliste de la réalité, qui défait « notre vision binaire de cette époque, fossilisée dans un affrontement entre Espagnols et Indiens ». Comme le précise Gruzinski, « au Mexique comme ailleurs, la société coloniale est le produit, souvent chaotique, de diktats, d’ajustements et de compromis changeant au gré des rapports de forces locaux et d’impulsions venues d’outre-Atlantique. » Mais c’est surtout la perte de repères qui frappe dans ces sociétés, métisses, où tout reste à réinventer. Et Grunzinski de citer Simone de Beauvoir qui, dans un tout autre contexte, écrivait ces mots : « Privée […] des consignes et des repères qui définissaient ma place dans le monde, je ne savais plus comment me situer, ni ce que j’étais venue faire sur terre. »

Dialogue

Au-delà du fond, passionnant et fourmillant de détails, il faut souligner l’intérêt de la forme. Car, pour raconter cette histoire, Grunzinski propose un dialogue entre les époques : aux questions qu’il pose, il répond par des extraits librement réagencés empruntés aux écrits de Diego Muñoz Camargo. « Cette conversation avec Diego redonne de la chair à son écriture. » Le métis ressuscité s’anime sous nos yeux, dans le souffle de la conversation. « Les conversations répétées entre Diego et moi ont fini par susciter une certaine familiarité qui aide souvent à le comprendre à demi-mot, voire à interpréter ses silences », précise Gruzinski. Cette familiarité patiemment construite qui enjambe les siècles mérite à elle seule qu’on s’y arrête. 

 

Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne, de Serge Gruzinski vient de paraître aux éditions Fayard (288 p., 15,99 € en version dématérialisée, 22 € en version imprimée). Il est disponible sur le site de l’éditeur, ainsi que chez votre libraire.