Un classique éclaire le présent
De l’art de marcher
© Sam Mouat / unsplash
La nouvelle est tombée – il de nouveau autorisé d’aller au delà du périmètre de 10 kilomètres. On peut désormais investir les plages, faire de la randonnée en montagne et des longues balades sylvestres en amoureux… à deux mètres l’un de l’autre ! En effet, si l’étau des restrictions sanitaires se desserre progressivement, le ministère chargé des Sports continue d’insister sur la nécessité de maintenir la distanciation physique entre les individus. Rien ne saurait pourtant émousser l’enthousiasme des passionnés de la marche, pour lesquels cette dernière s’apparente à un véritable besoin vital. Ce n’est pas Henry David Thoreau qui dira le contraire. Éclairage… à la lampe tempête.
- La marche est une aventure. La marche est une évidence : elle est notre premier moyen de déplacement, de surcroît celui auquel nous faisons le plus confiance. Mais la marche n’est pas qu’un simple moyen de locomotion, et elle n’a « rien à voir avec la nécessité de prendre de l’exercice » ; elle constitue plutôt « l’entreprise et l’aventure de la journée », affirme Henry David Thoreau dans son essai Marcher (1862, aussi traduit sous le titre de De la marche). Cette aventure nous ouvre à l’inattendu, à l’imprévu. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la marche exclut la monotonie puisqu’elle s’apparente à une avancée confiante et volontaire dans l’inconnu. Elle est d’autant moins monotone que le sol forestier ou montagneux est bigarré et inégal : les jambes ne savent donc jamais exactement à quoi s’attendre.
- Mais la marche n’est pas l’errance. Errer, c’est abandonner sa volonté à ses jambes sans jamais viser aucune destination. Pour celui qui erre, il n’est d’ailleurs, point de retour. À défaut de cheminer vers l’inconnu, le marcheur volontaire avance, quant à lui, dans l’inconnu. La distinction est importante car le marcheur volontaire – le « promeneur », dirait Thoreau – sait où il veut aller. Simplement, il ignore les surprises que lui réservera le voyage. « Le promeneur, le marcheur au bon sens du terme, n’est pas plus dans l’errance qu’une rivière avec ses méandres qui cherche constamment et assidûment le chemin le plus court menant à la mer. » À l’inverse, celui « qui reste tranquillement assis chez lui tout le temps est sans doute le plus grand des errants », puisqu’il se contente, au fond, de sécréter du vide en restant sur place.
- La marche est vitale. C’est pour cette raison qu’il est inconcevable pour Thoreau de voir tous ces gens « enfermés toute la journée dans leur boutiques et leur bureaux pendant des semaines, des mois, des années en fin de compte. » L’homme a besoin d’un horizon indépassable pour se constituer en tant qu’homme. La raison en est que grâce à l’espace, nous pouvons nous situer, nous repérer. Cet acte de présence est la première étape d’une construction de soi. Un espace pauvre, statique et sans ouverture, est nécessairement mortifère. Ceux qui malheureusement, pour une raison ou une autre, se voient contraints de rester cloîtrés chez eux, font en quelque sorte « comme si les jambes étaient faites pour servir à s’asseoir, et non pour se tenir debout ou marcher. » Or, la vie est toujours du côté du mouvement et de l’élan.
Ne négligez donc pas les promenades ! Il y va du maintien de votre présence au monde, et par là même de votre identité. Et, en attendant, redécouvrez dans notre grand dossier la pensée de ce « Rousseau américain » – pour reprendre le mot de Michel Onfray –, qui voyait dans le retour à la nature un véritable « exercice spirituel ».