Hommage
Décès de Mireille Delmas-Marty, la voix de l’humanisme juridique
Mireille Delmas Marty en 1996. ©Hannah Assouline/Opale-photo
Juriste de profession, philosophe par l’ampleur de sa réflexion, Mireille Delmas-Marty, figure majeure de l’humanisme juridique contemporain, s’est éteinte le 12 février 2022. Elle laisse derrière elle une œuvre exigeante qui, sans édulcorer les menaces pesant sur notre époque, donnait voix à un optimisme sincère dans les capacités de l’humanité mondialisée à inventer un avenir plus juste pour tous.
Née le 10 mai 1941 à Paris, docteure en philosophie en 1969, Mireille Delmas-Marty a d’abord fait carrière à l’Université. Elle intègre ensuite le Collège de France (où elle enseigne de 2002 à 2012) et l’Académie des sciences morales et politiques. Elle défendait inlassablement les droits de l’homme, avec une grande lucidité. « Au moment même où l’humanisme juridique commence à devenir une réalité, au moins par fragments, avec l’expansion des droits de l’homme, l’apparition d’un droit humanitaire et l’émergence d’une justice pénale à vocation universelle, ses faiblesses et ses contradictions éclatent en plein jour », écrivait-elle.
Sa réflexion s’est articulée autour de notions essentielles :
Boussoles des possibles
« Pendant longtemps, chaque communauté s’était fabriqué sa boussole. Chacune avait un pôle d’attraction symbolique imposé par les dispositifs juridiques, droit écrit ou coutumier, les rites, voire les commandements religieux. […] Mais la mondialisation se déploie en toutes directions » Comment nous y repérer dans ces vents contraires si nous sommes désormais déboussolés ? Non pas en cherchant un nouveau « pôle nord », mais en donnant à voir les « vents contraires », les tensions propres à notre monde, entre des principes aussi divers que la coopération, la liberté, la sécurité ou la compétition. Une « boussole des possibles » qui symbolise et explicite la croisée des chemins où nous nous tenons, dont les forces divergentes et l’équilibre instable nous obligent à inventer la forme juridique de notre avenir.
Universalisme contextualisé
Il y a toujours, « entre souverainisme et universalisme, une harmonisation imparfaite », qui implique différentes sortes de « bricolage juridique »… et une bonne dose d’imagination. Tout l’enjeu, pour nos systèmes juridiques, est de « concilier le pluralisme des droits culturels (ou interculturels) et l’universalisme des autres droits de l’homme », pour ne pas sombrer dans le relativisme, ni céder à l’abstraction d’un droit complètement déraciné. « Il faudrait d’une part “internationaliser” les différentes cultures, d’autre part “pluraliser” l’universel. » Tel est l’objectif de « l’universalisme contextualisé » que Delmas-Marty appelait de ses vœux.
Souveraineté solidaire
C’est la conséquence, inévitable, de la voie médiane défendue par Delmas-Marty. « La crise sanitaire est une démonstration presque parfaite du degré d’interdépendance atteint par nos sociétés. Aucun État ne pouvant rester durablement “solitaire”, le moment est venu pour que la souveraineté devienne “solidaire”, chacun prenant en charge sa part des biens communs mondiaux, qu’il s’agisse du climat ou de la santé. » Cette inflexion de la souveraineté est indispensable si nous voulons assurer la « protection solidaire des biens communs mondiaux ».
Pour découvrir l’œuvre et la pensée de Mireille Delmas-Marty
Une boussole des possibles. Gouvernance mondiale et humanismes juridiques (Collège de France, 2020) constitue une synthèse particulièrement accessible des thèmes abordés tout au long de son parcours. Pour approfondir, on se plongera dans sa somme en quatre volumes, Les Forces imaginantes du droit, parue entre 2004 et 2011 au Seuil.