La lettre du vendredi
Désolé si j’ai pas tort !
“L’Opéra de quat’sous”, de Bertolt Brecht, à la Comédie-Française, adapté et mis en scène par Thomas Ostermeier. © Jean-Louis Fernandez
« “D’abord la graille – et la morale après.” Je tire cette réplique de L’Opéra de quat’sous, joué actuellement à la Comédie-Française. Elle m’est revenue en tête alors que j’écoutais un entretien avec Jean-Luc Mélenchon à la radio. En l’entendant hier, je me suis demandé : morale et politique font-elles bon ménage ?
“La pensée, c’est du divertissement.” Bertolt Brecht en est convaincu, et le metteur en scène Thomas Ostermeier aussi – il nous le confiait dans un entretien. Il en témoigne à nouveau dans l’adaptation (malgré ses longueurs, son décor minimal et sa direction d’acteurs inégale) qu’il propose de cette “pièce avec musique” créée en 1928 sur une musique du compositeur Kurt Weill. Inspiré d’un “opéra pour clochard” imaginé deux siècles plus tôt par l’Anglais John Gay, L’Opéra de quat’sous mêle dans un collage éclectique le théâtre et les chants, les fameux “songs”, à la façon du cabaret. Cette revue discordante se déroule dans les bas-fonds de Londres et tous les personnages sont criminels.
Le premier d’entre eux est le bandit Macheath, ou “Mac-la-Lame” dans la traduction sémillante d’Alexandre Pateau, réalisée pour l’occasion (parue en juin aux Éditions de l’Arche). Face à lui, Peachum a fait sa richesse sur le dos des mendiants. L’intrigue démarre quand sa fille Polly entend épouser Macheath, lui-même déjà marié avec Lucy, la fille du chef de la police, qui est aussi l’ami de Macheath… mais qu’il n’hésitera pas à trahir. Peachum le chante : “Être une bonne âme ? / Ah oui, ce serait beau ! / Sauf qu’hélas, faut dire que sur cette planète / La ressource est maigre et l’humain rapace / La paix entre les peuples, ah, ce serait chouette ! / Sauf qu’ici-bas, c’est pas comme ça que ça se passe.”
Voici peut-être le seul enseignement de cette satire corrosive. Cette parodie d’opéra évoque la période de confusion morale dans laquelle entre le monde avec la crise, où le luxe capitaliste côtoie la misère crasse. À cette époque, le dramaturge allemand n’a pas encore lu Marx, ni abouti sa méthode – le théâtre épique fondé sur la distanciation critique. Son opéra témoigne surtout d’un sentiment d’impuissance, confinant au nihilisme. Bref, ce Brecht-là, c’est la politique sans la morale.
“Oui, la morale a à voir avec la politique.” C’était la conviction défendue par Jean-Luc Mélenchon jeudi matin sur France Inter. Pour l’orateur de la France insoumise, bien et mal structurent le conflit politique, et “la morale fait partie des raisons de notre engagement. C’est-à-dire que la plupart d’entre nous sont plus attachés au sentiment de la dignité, à l’idée de la liberté, à l’impératif absolue de la fraternité.” Et de citer à l’appui de sa démonstration un livre de la socialiste Colette Audry, Les Militants et leurs morales (1976) ; elle y explique la difficulté à trouver une voix entre l’impuissance de l’abstraction idéaliste et l’aveuglement idéologique militant. Dans une veine kantienne, elle plaide pour une troisième voie : la moralisation l’action politique guidée par un système de valeurs.
Ainsi, deux options se sont télescopées dans mon esprit à quelques jours d’intervalle… et se sont opposées dans l’histoire de la philosophie. Les uns, de Machiavel à Weber en passant par Hegel, consignent les rapports conflictuels qu’entretiennent la moralité et la politique, distinguant l’éthique de la conviction et celle de la responsabilité, dans une optique plutôt réaliste et pragmatique ; les autres, de Platon à Rousseau en passant par Kant, plaident au contraire pour une moralisation de la politique, voire pour fonder son action sur le devoir plutôt que sur l’efficacité.
Brecht, lui, a tranché comme le prouve ce dernier song, pour finir sur une note riante et jazzy : “Le monde est creux / l’humain retors / Et désolé si j’ai pas tort !” »
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