Société
Détransition de genre : entre regrets, pression et exploration
Kristin Beck en octobre 2014. © Nicholas Kamm/AFP
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Rendu célèbre il y a une décennie par la révélation de sa transition de genre, l’ancien soldat des forces spéciales de la marine des États-Unis (US Navy SEAL) Chris Beck annonçait récemment sa détransition. « J'ai été utilisé. J'étais très naïf, j'étais vraiment mal en point, et on a profité de moi », affirme-t-il aujourd’hui, pointant du doigt une « propagande » qui a « détruit [sa] vie ». Une expérience qui est pourtant loin de résumer l’ensemble des parcours de détransition.
Les cas de personnes ayant « détransitionné » qui affirment, comme Chris Beck, que leur transition était une erreur imputée à la pression de discours militants jugés omniprésents sont fréquemment brandis dans le débat public par les critiques de l’activisme et de l’« idéologie » trans. Aux yeux de ces critiques, la transidentité est au mieux un effet de mode, au pire un phénomène civilisationnel dangereux, indice d’une liberté postmoderne débridée et un peu folle qui refuse, comme un affront insupportable, toutes les limitations du corps, préférant le déni de la nature à l’acceptation de la finitude – au risque de profondes souffrances existentielles. Les détransitions, dont les médias se font souvent l’écho, seraient l’indice de cette position purement idéologique intenable, qui condamne les individus à une existence inauthentique pour autant qu’elle se fonde sur un mensonge. Est-ce vraiment le cas ?
Que disent les chiffres ?
On peut répondre à ces craintes de différentes manières. D’un point de vue quantitatif, d’abord : le phénomène de détransition reste rare. Dans le cas spécifique des jeunes et adolescents, l’enquête « Child & Adolescent Health » menée en 2022 par la revue scientifique britannique The Lancet porte sur 720 adolescents ayant entamé une transition hormonale. Elle montre que 98 % d’entre eux poursuivent le processus quatre ans après son début. Les résultats sont cohérents avec ceux du Trans Youth Project qui indiquent que, sur 317 enfants ayant opéré une transition de genre, 97,5 % ont poursuivi leur transition après cinq années.
Au-delà du cas particulier des jeunes, les taux globaux de détransition sont en général estimés à moins de 10 %. L’enquête de Jack L. Turban, Stephanie S. Loo, Anthony N. Almazan et Alex S. Keuroghlian, qui porte sur un très large échantillon de plus de 17 000 parcours trans évoque un taux de 13,1 %. Certaines études, sur d’autres échantillons, font état d’un taux beaucoup plus bas : celle de 2019 menée par Skye Davies, Stephen McIntyre et Craig Rypma sur 3 398 personnes trans constate que seuls 16 participants ont exprimé « des regrets ou ont détransitionné ». Le rapport annuel 2015 du National Center for Transgender Equality évalue, lui, à 8 % la part des personnes trans ayant, au moins temporairement, stoppé leur transition, et à 5 % les détransitions complètes.
Des statistiques au vécu
Même si ces chiffres sont faibles, on pourrait encore les considérer trop élevés pour ne pas s’en inquiéter, en particulier en ce qui concerne les transitions de genre des enfants et des adolescents.
Il y a plusieurs manières de répondre à ces inquiétudes, que rencontre une grande partie des parents face à un enfant qui affirme la volonté d’entamer une transition de genre.
Un processus encadré
Tout d’abord, la transition des mineurs reste, en matière de changements irréversibles, très encadrée par la loi – et il n’y a pas a priori de raison que cet état de fait change, en dépit d’adaptations périphériques. À l’heure actuelle, les chirurgies de réassignation de sexe sont interdites avant la majorité de l’individu. Quant aux traitements hormonaux, qui peuvent conduire à des changements irréversibles au bout d’un certain temps, ils sont strictement encadrés. Les hormones dites de substitution ne sont pas prescrites, sauf rares dérogations, aux mineurs de moins de 16 ans. Elles doivent être prescrites par un médecin, avec l’autorisation explicite des parents. Les plus jeunes peuvent bénéficier de traitements hormonaux d’un autre type : les « bloqueurs de puberté », dont l’effet est réversible – il s’agit seulement de retarder l’apparition des caractères sexuels primaires et secondaires, afin de laisser à l’individu qui envisage de transitionner le temps de réfléchir, de se renseigner, d’expérimenter avant de prendre sa décision. S’il peut faire l’objet de critiques à la marge, l’importance de cet encadrement n’est pas remise en question sur le fond.