Élection présidentielle 2022
Emmanuel Macron : l’“humilité” et l’“enthousiasme”, un grand écart impossible ?
Aubervilliers (93), le 17 mars 2022. Le président français et candidat à l’élection présidentielle de 2022 Emmanuel Macron tient une conférence de presse pour présenter son projet présidentiel s’il est réélu d’ici mai 2022. © Mylène Deroche/IP3/Maxppp
Un mot marque la discrète entrée d’Emmanuel Macron dans la course à la présidentielle : « humilité ». Il est répété à l’envi dans le premier clip de campagne du candidat, et par ses soutiens lors de leurs passages médiatiques.
Mais un autre mot, moins repris et pourtant beaucoup plus éclatant, a aussi fait irruption dans la rhétorique présidentielle : l’« enthousiasme ». L’association des deux produit une bien étrange mélodie. Éclairage.
Trop humble pour être honnête ?
L’humilité revendiquée par Emmanuel Macron a rapidement été tournée en dérision dans les médias et sur les réseaux sociaux. « Ce que l’on a besoin de répéter, c’est ce qui ne va pas de soi. Manifestement, l’humilité de monsieur Macron ne va vraiment, vraiment pas de soi »,lançait dans dans le programme télévisé Quotidien l’essayiste, rhétoricien et chroniqueur Clément Viktorovitch. Sur Twitter, le journaliste David Dufresne postait, de son côté, cette citation du moraliste du XVIIe siècle François de La Rochefoucauld : « L’humilité n’est souvent qu’une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres ; c’est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever. » On pourrait mentionner la suite de cet aphorisme extrait des Maximes : « Bien qu’il se transforme en mille manières, il n’est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu’il se cache sous la figure de l’humilité. » L’idée est claire : Macron cache son orgueil en jouant à être humble. Son humilité est feinte. N’est pas la raison pour laquelle il s’empresse d’ajouter, comme pour affermir l’illusion, que ce n’est pas seulement l’humilité qui le guide, mais aussi « la sincérité » ?
De la verticalité du pouvoir
Un autre mot de la rhétorique du président-candidat est passé plus inaperçu : l’« enthousiasme ». « Je serai président autant que je le dois, candidat autant que je le peux, mais avec le même enthousiasme », déclarait-il encore récemment. Le terme est intéressant par le contraste qu’il introduit avec l’humilité. « L’humilité est humus, elle est ancrage dans cet humus, dans le sol, la terre », explique le théologien Guillaume Monod dans sa thèse de doctorat « Au fondement de la relation thérapeutique : l’humilité » (2016). « L’humilité n’est pas un arrachement sublime au monde terrestre, elle est ce qui nous permet d’être témoin de la nihilisation de notre vie matérielle », de sa fragilité, de sa vanité, de sa vacuité. Au contraire, l’enthousiasme est, littéralement, le fait de recevoir en soi (ἐν, én) l’inspiration d’un dieu (θεός, theós). Abaissement d’un côté, élévation de l’autre. Les deux termes dessinent l’axe d’une verticalité du pouvoir, entre Terre et Ciel, qu’évoquait, ouvertement, Macron lors de sa première campagne : à ses yeux, la politique doit « construire une sacralité ».
Un nouvel “en même temps” ?
Macron, encore un fois, joue la carte du « en même temps », et tente de réconcilier les inconciliable. Car rien n’est plus étranger, peut-être, que l’humilité, où l’homme s’abaisse devant le divin, et l’enthousiasme toujours un peu mystique, où le divin insuffle, pénètre l’homme. Comme le résume Guillaume Monod, « l’humble regard est […] un recul qui permet de ne pas nous laisser entraîner dans l’enthousiasme de la contemplation. […] L’humilité est la contemplation sereine du transcendant qui s’oppose à l’enthousiasme aliénant d’un mysticisme pathologique. » L’égalitarisme démocratique est sans doute plus compatible avec cette humilité qu’avec l’enthousiasme mystique, qui pousse toujours celui qui en est habité à se prendre pour Dieu. De ce point de vue, Macron – qui « ne renie pas la dimension christique » de la politique – semble incapable de se satisfaire totalement de l’horizontalité démocratique, de renoncer à une forme de sacralisation verticale de l’autorité. Le « en même temps » a la peau dure.