La lettre du mercredi
Esprit es-tu là ?
© Rawpixel
« Il y a quelques jours, j’ai rencontré une voyante. Dans un bar, permettez-moi de le préciser d’emblée – je ne suis pas allé consulter les augures.
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Appelons-la Pythie. C’est à l’occasion de l’anniversaire d’une amie que j’ai croisé sa route. Dans la foule attablée, je ne connais pas grand monde. Au bout d’un moment, je me retrouve finalement assis à côté d’elle. Ma timidité naturelle m’aurait plutôt incité à ne pas engager la conversation, mais j’ai déjà bu trois pintes. Nous commençons donc à échanger. Pythie ne tarde pas à me parler de ses séances de tarot. Heureux hasard, je sais moi-même tirer les cartes. Je n’y crois pas, mais je sais vaguement comment procéder – dextérité prophétique acquise à l’occasion d’une autre beuverie, lointaine, en compagnie d’une amie prénommée Cassandre (je n’invente pas).
J’aurais certainement dû oublier depuis, si je n’avais eu l’occasion de pratiquer. Mais il se trouve que quelques connaissances ayant eu vent de mes talents, pourtant conscientes de mon scepticisme, réclament de temps à autre que je lise leur avenir. Imaginez la drôle de position qui est la mienne, celle de l’incroyant sommé de consulter l’avenir. Je m’exécute tout de même. Il y a un plaisir purement narratif à tisser, à partir de quelques symboles, un récit cohérent. C’est un exercice de style. Une occasion aussi, parfois, de glisser un message qui ne pourrait se dire trop ouvertement, de formuler quelques vérités inaudibles si elles n’étaient convoyées par la médiation des arcanes. Je confirme en tout cas qu’il n’est pas très difficile de faire des “prédictions” qui font sens pour un interlocuteur, même fraîchement rencontré, pour peu qu’on cerne son caractère. “On peut prédire à un joueur qu’il jouera, à un avare qu’il entassera, à un ambitieux qu’il briguera. Même sans sorcier nous nous jetons une espèce de sort à nous-mêmes, disant : ‘Je suis ainsi ; je n’y peux rien’”, relève Alain dans ses Propos sur le bonheur (1925). De même d’un dépendant affectif, d’un égocentrique patenté – de n’importe quel tempérament encroûté.
Pardonnez-moi cette digression. J’en reviens à ma Pythie. Je dis voyante, mais je découvre en réalité, au fil de la discussion, tout le cortège de l’ésotérisme : la communication avec les morts, les vies antérieures, le magnétisme, etc. Mon interlocutrice, avertie de mes intérêts philosophiques, s’attendait je suppose à devoir se défendre des traditionnelles critiques contre la superstition. Mais je suis ivre et curieux. Dubitatif, certes, mais pas fermé. J’écoute. La discussion est intéressante. Pythie est avenante. Elle parle avec passion, et c’est cette passion, je crois, qui exerce sur moi une certaine fascination. Parce que je ne la comprends pas. Il me semble qu’en ces domaines infalsifiables, comme le dit Karl Popper, qui échappent par définition à toute procédure de validation, l’agnosticisme est la seule position raisonnable. Il n’y a aucune manière de prouver ce dont mon interlocutrice parle avec tant d’enthousiasme. Je ne lui demande d’ailleurs aucune justification, nous épargnant ainsi les vaines tentatives de rationalisation dans lesquelles s’enferrent souvent les adeptes de l’hermétisme.
Sa conviction m’échappe radicalement. Sur quoi se fonde-t-elle ? Essentiellement sur des expériences dont elle me fait le récit. Une expérience n’est jamais une preuve ; il semble pourtant que certaines fournissent à d’aucuns un motif suffisant de croire. Je repense à Kant qui, détaillant les différentes formes du “tenir pour vrai”, en évoque une qui m’a toujours troublé : la croyance, qui “n’est que subjectivement suffisante”, “tenue en même temps pour objectivement insuffisante”. Cette catégorie, Kant la nomme “foi”. Je ne comprends pas, je le confesse, cette suffisance subjective d’une croyance. Je me garderai bien d’affirmer avec certitude, faute d’en avoir l’expérience, que quelque chose de cet ordre n’existe pas. Mais cette forme-là du tenir pour vrai n’a aucune réalité pour moi. Elle ne se rattache à aucune expérience. Si je devais trouver un point de comparaison, peut-être parlerais-je des convictions du genre : j’existe, je suis libre, je suis mortel, etc. J’aurais pourtant le plus grand mal à mettre les deux sur le même plan – des convictions qui, enracinées dans une condition partagée, d’emblée donnée, possèdent encore dans leur inobjectivité une prétention universelle, et d’autres qui puisent leur intensité dans des expériences particulières. N’y a-t-il pas, dans cet entêtement à croire, ancré dans le singulier, un secret orgueil – un désir de n’être pas “comme tout le monde” ? Je ne me permettrais pas de trancher.
La discussion fut en tout cas stimulante. Pythie est quelqu’un de très sympathique. De ceci, j’ai au moins la conviction : on peut apprécier une personne sans vraiment la comprendre. »