Et si les médecins refaisaient la planète (en mieux) ?

Temps de lecture : 11 min

Et si les médecins refaisaient la planète (en mieux) ?

Photo by The New York Public Library on Unsplash

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 139 de Philosophie magazine « 139 - juin 2020 », en kiosque le 13 mai 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Planetary health ou “santé planétaire” : c’est le nom d’un nouveau courant de pensée que nous vous invitons à découvrir. Il réunit des scientifiques du plus haut niveau travaillant à la compréhension de l’interdépendance entre les humains et l’écosystème terrestre. Et si ces chercheurs, encore peu connus du public, détenaient des outils pertinents pour la reconstruction du monde ?

Apparemment, nous sommes face à un dilemme. D’un côté, le coût de l’épidémie de Covid-19, en termes de milliards envolés et de progression du chômage, est astronomique. Le seul moyen d’attaquer ce problème semble être de mener une politique de croissance énergique, voire de réindustri­aliser. Mais, de l’autre, nous savons que c’est la pire décision à prendre pour la planète. Comment trouver un chemin entre ces exigences contradictoires ? Il existe peut-être une voie originale, tracée par des scientifiques rassemblés sous la bannière du planetary health (ou « santé planétaire », mais comme il s’agit d’un courant de pensée laissons l’expression en anglais). Apparu en 2015, le planetary health offre une compréhension élargie des conditions de possibilité de la santé humaine. La lecture de ces travaux montre que nous ne sommes pas loin d’avoir, pour la première fois, une compréhension intégrée des impacts de nos actions sur l’environnement – et c’est en tenant compte de ces modélisations que l’on pourrait piloter le « système Terre » au mieux, en favorisant la santé et en relevant le défi de nourrir convenablement 9 à 10 milliards de personnes en 2050 dans un contexte de stress climatique. Si l’on devait faire un vœu pour la suite des événements, c’est que les tenants de cette école – essentiellement des médecins et des épidémiologistes, mais aussi des mathématiciens et des anthropologues – soient davantage entendus par les décideurs.

 

Poser le cadre

“D’ici 2100, l’épuisement des écosystèmes terrestres risque d’annuler tous les progrès de la médecine moderne”

Andrew Haines, spécialiste d’épidémiologie et initiateur du planetary health

L’aventure a pris forme autour du savant anglais Andrew Haines. Après avoir exercé la médecine, il s’est spécialisé dans l’épidémiologie et a dirigé de 2001 à 2010 la London School of Hygiene & Tropical Medicine. « En 2014, nous raconte-t-il, le rédacteur en chef de The Lancet [revue de référence pour la recherche médicale] m’a proposé de diriger une commission spéciale chargée de publier des travaux sur la santé planétaire – la commission serait financée par la Fondation Rockefeller. Un an plus tard, avec ma collègue Sarah Whitmee et d’autres, nous avons publié un article qui donnait l’état des connaissances disponibles. » Évitons d’emblée un malentendu : parler de santé planétaire, ce n’est nullement s’interroger sur la courbe de température de Gaïa, ni vouloir soigner Dame Nature. « Je souhaite  me tenir aussi éloigné que possible des écolos, remarque Andrew Haines, car je ne veux pas mettre d’idéologie là-dedans. Nous essayons de comprendre comment la santé des humains et de la civilisation repose sur l’état des milieux naturels. Cela rejoint les travaux récents sur l’Anthropocène. L’humanité est devenue une force agissante sur les sols, l’atmosphère, l’eau et les écosystèmes. En 2015, nous savions déjà que la pollution (à 85 % des émissions de gaz carbonique et à 15 % la diffusion de produits chimiques toxiques) était responsable de 9 millions de décès prématurés chaque année, soit de 16 % des décès dans le monde, trois fois plus que le sida, la tuberculose et le paludisme réunis. D’ici 2100, l’épuisement des écosystèmes terrestres risque d’annuler tous les progrès de la médecine moderne. » Les gains en espérance de vie, considérables depuis 1900, pourraient donc être freinés, voire annulés ? « Oui ! De plus, le bien-être pourrait être affecté. » Ainsi, les chercheurs du planetary health ne sont pas des activistes qui cherchent à médicaliser leur cause, mais des médecins qui craignent une explosion des pathologies à mesure que les environnements se dégradent. Nous voilà sortis des débats traditionnels, où il s’agirait de choisir entre civilisation et nature, entre humanisme et écocentrisme. Le planetary health se propose plutôt de saisir les inter­actions pour se hisser à une vue d’ensemble.

Cet article est réservé aux abonnés