Entretien
Géraldine Muhlmann : “Ce n’est pas Dieu qu’on ressuscite, c’est son ombre politique”
Géraldine Muhlmann, le 20 juillet 2020. © Aurélien Morissard/IP3/Maxppp
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Alors qu’on la croyait sécularisée, de nombreux penseurs voudraient aujourd’hui nous convaincre que la chose politique ne s’est jamais affranchie du religieux, qu’il demeurerait toujours en elle un certain « fond » théologique et que celui-ci en constituerait même la vérité profonde. Contre cette idée qui lui semble à la fois fausse et funeste, la journaliste, philosophe et politiologue Géraldine Muhlmann publie L’Imposture du théologico-politique (Les Belles Lettres, 2022). Entretien.
Vous faites remonter à une trentaine d’années le moment où divers philosophes et intellectuels ont commencé à défendre ce que vous appelez “le théologico-politique”, autrement dit la thèse selon laquelle le politique serait toujours déterminé par un certain soubassement religieux. Est-ce une conséquence de l’effondrement du communisme ?
Géraldine Muhlmann : Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’apparition d’un tel mouvement de pensée selon une causalité aussi simple, qui serait ici la chute du Mur. À vrai dire, je n’ai pas saisi tout de suite ce qui s’est passé. J’ai d’abord constaté qu’était né au début des années 1990 un certain engouement pour Carl Schmitt, puis de nouvelles théories affirmant qu’il y aurait toujours, au fond du politique, du religieux caché. C’était frappant et j’en restais étonnée dans l’avancée de ma recherche car il me semblait plutôt que la politique moderne occidentale avait quitté la religion, qu’elle s’était sécularisée, autrement dit que l’histoire était devenue spinozienne au sens de la séparation des domaines que Spinoza théorise dans son Traité théologico-politique (1670).
“La philosophie politique a dû digérer les totalitarismes du XXe siècle ; elle a alors ressenti le besoin de tenir un discours puissant contre le mal”
Alors, que s’est-il passé ?
Je l’ai compris plus tard : la philosophie politique avait connu un moment de digestion des totalitarismes, y compris du totalitarisme stalinien. Ce faisant, elle a ressenti le besoin de tenir un discours puissant contre le mal, d’autant plus puissant que le XXe siècle avait été traversé par le mal de multiples façons, non seulement en Occident mais ailleurs (au Cambodge, etc.). Or ce désir de puissance – et même de toute-puissance – a poussé certains à se tourner vers la religion, qui leur est apparue comme une ressource décisive, non sans écho à l’idée ancienne que le sacré est ce qui permet d’absorber le mal. Mais attention, il ne s’agit pas d’un virage direct vers la foi, sinon on risquait de sortir du cadre de la philosophie.