Comme des bêtes
Hamsters génétiquement modifiés ? Bonjour l’agressivité !
© Andrei Pavlov/iStockphoto
« Réduire l’agressivité » des hamsters syriens (les hamsters domestiques) et les rendre plus coopératifs ? C’était le projet d’une équipe américaine de la Georgia State University (États-Unis)… qui a tourné court. Pour parvenir à leurs fins, les scientifiques ont modifié génétiquement les petits mammifères pour leur faire produire davantage de vasopressine, une hormone régulant les comportements sociaux.
Le résultat n’a pas été celui escompté, loin de là : « Nous avions prévu de réduire à la fois l'agressivité et la communication sociale, mais c'est le contraire qui s'est produit », a indiqué l’un des scientifiques, H Elliott Albers. Les « hamsters OGM » se sont au bout du compte révélés plus agressifs, provoquant des bagarres dans les cages.
Pas si simple d’intervenir de modifier le vivant ! C’est ce qu’affirmait déjà le philosophe Hans Jonas dans les années 1970.
Le cas de ces hamsters génétiquement modifiés est une illustration particulièrement saillante de ce qu’affirmait le philosophe Hans Jonas au sujet de l’« ingénierie biologique » : en la matière, nous sommes incapables d’anticiper les conséquences de nos actions. L’édition génétique, en particulier, est frappée du sceau de l’imprévisibilité.
- Comme le note Jonas dans ses Philosophical Essays, « dans l’ingénierie des matériaux, le nombre d’“inconnues” n’est presque rien ». Par conséquent, « l’ingénieur peut prévoir les propriétés de son produit ». La matière inerte réagit bien sûr, à sa manière ; mais les caractéristiques de cette réaction peuvent être déterminées par avance.
- Au contraire, « l’ingénieur biologique qui doit prendre en charge, “invisible”, la complexité indescriptible des déterminants donnés et de leur dynamique auto-entretenue, le nombre d’inconnues […] est immense ». C’est pourquoi « la prévision du destin [du produit] en est réduite à une devinette, la planification à un pari ». De ce point de vue, « la transformation ou la modification ou l’amélioration prévus relèvent en fait de l’expérimentation ». Expérimentation dont, d’ailleurs, les conséquences ne se dévoilent pas immédiatement mais seulement sur le long terme, au cours de la vie du vivant modifié. Bien au-delà, souvent, « de la portée de l’expérimentateur lui-même » qui souhaiterait en apprendre quelque chose.
Tel était, dès 1974, l’avertissement formulé par Jonas à l’expérimentation génétique. Un avertissement parmi d’autres, en réalité. Mais un avertissement particulièrement crucial : nous ne comprenons pas ce que nous faisons lorsque nous trafiquons le vivant. Nous pourrions bien, quelles que soient nos bonnes intentions, produire des résultats opposés à ce que nous souhaitions réaliser.
Le cas des hamsters violents le montre avec une acuité particulière. Car il ne s’agit pas seulement ici de modifier certains traits physiologiques mais de produire un changement comportemental. D’ajouter, en somme, à l’équation déjà bancale, une dimension psychique, avec son lot considérable d’aléas et d’inconnues. Une bonne raison pour nous abstenir ? Jonas l’aurait certainement pensé. Tel n’est pas, cependant, le chemin qu’emprunte pour le moment l’histoire des sciences et des techniques, comme le montre de manière presque tragi-comique cette expérience ratée.