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Heureux malgré tout
© Olivier Marbœuf pour PM
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Cet article est issu du numéro 22 de Philosophie magazine « 22 - septembre 2008 », en kiosque le 22 août 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Indifférence à la douleur, courage face aux épreuves de l’existence, vie en accord avec la nature et la raison pour atteindre la sagesse et la vertu, tels sont les préceptes du stoïcien Sénèque.
Le monde, le destin et l’obéissance à Dieu
Dans le dogme de la vie heureuse – vivre en accord avec la nature – la nature signifie également le monde. Ce dernier correspond à une totalité rationnelle dont l’organisation interne est soumise à un ordre inflexible. Il existe une « loi éternelle » qui lie ensemble tous les éléments du monde, si bien qu’enson sein, tout arrive selon une cause déterminée et rien ne se produit par hasard. Dans la tradition stoïcienne, Sénèque donne le nom de destin, ou de providence, à cette logique universelle qui veut que « les événements, qu’ils soient publics ou privés, forment une longue chaîne » (De la providence). Un tel agencement a été créé par Dieu, mais il ne s’agit pas là d’une approche monothéiste ; d’ailleurs, Sénèque parle aussi bien de Dieu que du dieu, de la divinité ou encore de Jupiter. Il faut concevoir Dieu comme un artisan ou un principe actif qui a donné une forme au monde et l’anime selon un plan écrit d’avance. Dès lors, vivre en harmonie avec la nature universelle consiste à se livrer au destin ou à « obéir à Dieu » (Lettres à Lucilius, 71). Le bonheur et la liberté supposent d’accueillir les événements voulus par la divinité et qui ne dépendent donc pas de nous. Même les aléas de la vie devront être acceptés avec grandeur d’âme : sans se plaindre, il convient de supporter l’exil – comme celui que Sénèque a connu en Corse entre 41 et 49 – les injustices et les décès de proches… La fortune, terme employé par le philosophe pour désigner cette force fatale qui inflige aux hommes les coups du sort, ne cesse de provoquer le sage en l’exposant au malheur. Mais celui-ci, s’il n’est pas insensible à la douleur physique ou morale, sait tirer de sa soumission au destin et de sa quête de la vertu intérieure une invulnérabilité aux attaques extérieures, qui lui donne l’image d’une « forteresse robuste et imprenable » (De la constance du sage).
Le bonheur et la vertu
Les hommes recherchent le bonheur, mais ne savent pas comment le trouver. Selon Sénèque, le principe de la vie heureuse réside dans la vertu. Le souverain bien, dont la quête et la possession garantissent le bonheur, se confond avec l’« honnête » ou le « bien moral ». Cette thèse limpide s’inscrit en porte-à-faux avec la philosophie d’Épicure, qui identifie le bien au plaisir et soutient que celui-ci va de pair avec la vertu. Dans De la vie heureuse, Sénèque estime qu’il existe des plaisirs immoraux et que ces deux dimensions doivent être séparées : alors que le plaisir est éphémère et s’évanouit à son acmé, la vertu est une disposition constante qui procure le bonheur à celui qui l’adopte comme règle de vie.
Mais comment se définit la vertu ? Elle consiste à « vivre selon la nature ». Même s’il revendique l’indépendance de sa pensée, Sénèque est fidèle à la conception issue des deux principaux fondateurs du stoïcisme, Zénon et Chrysippe. D’après eux, la vie en accord avec la nature est la fin suprême (le telos), sachant qu’il est ici question à la fois du monde (la nature universelle) et de la nature particulière de l’homme. Sur ce second versant, la vertu exige de se conformer à ce qui nous appartient en propre. Or l’homme est par nature un être doté de raison : cet « instrument » nous sert de critère pour déterminer ce qui est vrai et de guide pour localiser le bien moral dans l’âme. Vivre en accord avec sa nature implique de suivre la raison et de se retirer en soi afin d’atteindre l’harmonie intérieure. La vertu qui apporte le bonheur tient à cette concentration et à cette adéquation permanentes de l’âme avec elle-même.