La lettre du mercredi
La fin des terrains vagues
© A chosen soul/Unsplash
« De retour de vacances, j’ai découvert un étrange énergumène, Daniel Jackson, qui prétend gouverner un micro-État entre la Serbie et la Croatie. Et cela m’a fait penser aux réflexions de Paul Valéry qui, dès le début du XXe siècle, annonçait la fin des territoires qui n’appartiennent à personne.
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Il est tout juste âgé de vingt ans et il se présente comme le président de la République libre du Verdis, micro-État proclamé le 30 mai 2019. Daniel Jackson entend administrer un petit bout de terre coincé entre la Serbie et la Croatie, non revendiqué en raison des différends territoriaux entre les deux pays. Difficile de prendre l’aventure vraiment au sérieux. Banni de Croatie après une tentative infructueuse d’installation en 2023, le jeune homme vit “en exil” à Douvres. Mais son “projet” révèle par la négative un trait de notre époque : nous vivons dans un monde où aucune terre n’échappe plus à la prise de l’État.
Paul Valéry est l’un des premiers à avoir relevé la nouveauté de cette situation. Dans Regards sur le monde actuel (1931), il écrit :
“Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, partagée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion, est close. Plus de roc qui ne porte un drapeau ; plus de vides sur la carte ; plus de région hors des douanes et hors des lois ; plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux”
Et de conclure : “Le temps du monde fini commence.”
Je peine à expliquer pourquoi cela m’émeut. Ce n’est pas que je rêve de partir à l’aventure dans quelque zone de non-droit. Je n’y ferais pas long feu. Mais une part de moi voudrait que cette aventure reste possible. J’ai la nostalgie d’un temps que je n’ai pas vécu, d’une époque où, regardant l’horizon houleux depuis la côte finistérienne, j’aurais pu me murmurer non pas “là bas, c’est l’Amérique” mais “là-bas attendent des plaines inarpentées, des forêts étranges qui ne sont à personne, des montagnes sur la cime desquelles aucun regard ne s’est jamais posé”. Je n’ai aucun goût pour les westerns, mais je comprends l’attirance pour l’imaginaire du Far West. Je voudrais qu’il y ait un ailleurs où, si j’y étais contraint, je pourrais commencer une nouvelle vie, former avec d’autres une communauté sur des bases différentes. Si l’utopie est un non-lieu, ne réclame-t-elle pas l’idée qu’elle pourrait s’installer quelque part dans le monde ?
Les “territoires libres” recèlent autant de dangers que de promesses. Nous avons perdu un peu des deux, enserrant la planète dans un système bien ordonné. Les Européens, qui ont forgé la notion de terra nullius pour désigner les terres qui n’appartenaient formellement à personne quoiqu’elles fussent souvent habitées par des peuples perpétuant la tradition d’un usage commun du sol, en ont fait un instrument de conquête : toute terre doit avoir un propriétaire, et celle qui est “découverte” échoit au pays qui la “découvre”. Saisi, le monde s’est refermé sur lui-même. “Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait”, note Paul Valéry. Désespérément ronde, privée de dehors ou de marges, la Terre semble s’être rétrécie. Comme le dit sur grand écran le capitaine Jack Sparrow : “Le monde est le même, il a juste moins à offrir” – dépouillé qu’il est de sa profondeur de mystère et d’imprévu.
L’inscription de la planète dans le tissu serré du droit étatique pose des problèmes très concrets. Où peuvent aller ceux qui ont perdu leur place dans le monde, quand tous les lieux sont accaparés ? Je pense à celui qui, ayant perdu son logement, se retrouve condamné à errer dans les allées inhospitalières de l’espace public. Je pense à l’exilé chassé de son pays, qui n’a d’autre choix, pour tenter de retrouver une place, que de demander l’autorisation de s’installer à quelque puissance territoriale. Hannah Arendt le soulignait :
“Nous n’avons pris conscience d’un droit d’avoir des droits […] et du droit d’appartenir à une certaine catégorie de communauté organisée que lorsque des millions de gens ont subitement perdu ces droits sans espoir de retour par suite de la nouvelle situation globale. Le drame, c’est que cette catastrophe n’est pas née d’un manque de civilisation, d’un état arriéré ou tout simplement de la tyrannie, mais qu’elle était au contraire inéluctable, parce qu’il n’y avait plus un seul endroit ‘non civilisé’ sur terre, parce que bon gré mal gré nous avons vraiment commencé à vivre dans un Monde Un. Seule une humanité complètement organisée pouvait faire que la perte de patrie et de statut politique revienne à être expulsé de l’humanité entière”
Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. II : L’Impérialisme (1951, 1982 pour la trad. fr.)
Comme souvent, les rêveries intimes rejoignent l’actualité politique la plus brûlante. »