Biologie

Le premier battement de cœur

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Le cône cardiaque d’un embryon de poisson-zèbre (Danio rerio) au moment du premier battement de cœur

Le cône cardiaque d’un embryon de poisson-zèbre (Danio rerio) au moment du premier battement de cœur. © Bill Jia

Une équipe de chercheurs de l’université Harvard (États-Unis) est parvenue à identifier le premier battement du cœur en formation d’un poisson-zèbre. Pourquoi cette découverte scientifique nous émeut-elle ? La réponse de Merleau-Ponty.

 

  • Pourquoi sommes-nous si touchés par ce premier battement d’un cœur en devenir qu’une équipe américaine est parvenue à identifier en étudiant l’embryogenèse du poisson-zèbre ? Peut-être croyons-nous assister à cette venue au monde d’un vivant, qui précède toujours sa naissance. Certes, l’embryon vit avant ce premier battement. Ses cellules accomplissent leur métabolisme. Mais le corps qu’elles forment n'en est pas vraiment un : agrégat de chair sans autonomie, irrigué d'un sang maternel. Le premier battement de cœur, au contraire, semble réaliser l’unité singulière d’un vivant émergeant. Cette pulsation est toujours ma pulsation. Si, physiologiquement, la battement provient bien de quelque part - le cœur -, il se réverbère en réalité dans l’ensemble dans l'organisme, comme une signature rythmique. « Le battement du cœur se fait sentir jusqu’à la périphérie du corps », dit Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception (1945). La pulsation régulière transit la chair ainsi reconduite à un foyer rythmique irradiant. « “Battre”, c’est l’acte même du cœur (il n’y a de “battement” que du cœur), ce qui se produit à ce lieu paradoxal du corps : central et décentré », dit encore Roland Barthes.
  • Si la pulsation sanguine rassemble spatialement le corps, elle l'engage en même temps dans l'unité d'un devenir propre, souligne Merleau-Ponty : « L’unité et l’individualité de chaque vague temporelle n’est possible que si elle est pressée entre la précédente et la suivante, et si la même pulsation temporelle qui la fait jaillir retient encore la précédente et tient d’avance la suivante ». La palpitation du cœur n’est pas une succession d’instants disjoints, de systole et de diastole. Elle est une durée où le mouvement en cours retient le passé et annonce l’avenir.
  • Cette rythmique où s’annonce mon individualité, cependant, est en même temps une forme de dépossession. Le mot même de « battement » indique une violence, une fêlure. Car ce mouvement qui me fait advenir à moi n’est pas de mon fait : « Je ne suis pas l’auteur du temps, pas plus que des battements de mon cœur, ce n’est pas moi qui prends l’initiative de la temporalisation, je n’ai pas choisi de naître, et, une fois que je suis né, le temps fuse à travers moi, quoi que je fasse », écrit encore Merleau-Ponty. Mon existence s'enracine dans une passivité originelle. Mon être m’est donné. La pulsation rythmique qui me sous-tend intimement lézarde d’emblée ma souveraineté. En deçà de toute initiative, le temps se déploie en moi. Le battement de mon cœur est au plus proche de moi : sensation d'un écart régulir qui m'accompagne en permanence, sans même que j'y pense, sans que j'ai besoin de vouloir le percevoir pour le sentir. Je n'ai pas besoin, contrairement à ce qu'écrit Husserl, de poser ma main sur ma poitrine pour sentir mon cœur : il me transit, discrètement, de l'intérieur, inscrit en moi, par une variation régulière, le sentiment que quelque chose (se) passe. Cette pulsation passivement éprouvée n'en reste pas moins dans une certaine distance avec l'ego conscient et volontaire. Le rythme de la vie de conscience ne s'accorde pas toujours avec celui de la chair, qui tantôt tente de suivre les élans volontaire, tantôt me rappelle que je ne suis pas souverain sur mon être.
  • Involontaire, la pulsation charnelle me fait advenir à moi-même tout en contestant l'hégémonie de ma volonté. Mais ce fonds de passivité, c'est aussi ce à quoi je peux m'en remettre, m'abandonner. « Il est la possibilité pour mon existence de se démettre d'elle-même, de se faire anonyme et passive. » Dans le sommeil, je me confie aux rythmes  qui me portent, continuant de vivre sans m'en rendre compte. Le battement, étrangement, fonde mon individualité. N'est-il pas pourtant aussi ce qui me relie au monde, à la « chair du monde », comme le dit Merleau-Ponty ? Après tout, si ce mouvement dont je vis m'est donné en deçà de toute initiative, peut-il autrement que par le grand mouvement du monde lui-même ? La singularité de notre battement vital, sans doute, prend souvent la forme d’une discordance d'avec le devenir universel. Cela ne supprime pas la possibilité d'un accord harmonique, comme le note Rachel Bespaloff dans Cheminements et carrefours (1938) : « Seul cet instant d’inexprimable félicité où la palpitation lointaine se rapproche et se confond, l’espace d’un éclair, avec les battements de son propre cœur, apporte à l’homme délivré la réponse inespérée. » Comme le souligne encore le peintre Paul Klee dans une conférence donnée à Iéna en 1924, « chacun marchera vers le but que les battements de son cœurs lui désignent […] Notre cœur bat pour nous amener vers les profondeurs du Fond primordial », vers un centre invisible qui nous relie aux choses. C’est pour cette raison que saisir le premier battement de cœur d’un poisson-zèbre est si émouvant.
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