Généalogie d’une notion
Les États-Unis, l’autre pays de la grève
Détroit, Michigan (États-Unis), le 26 septembre 2023. Le président américain Joe Biden s’adresse aux membres du syndicat United Auto Workers (UAW) en grève devant l’usine General Motors. Quelque 5 600 membres de l’UAW ont quitté 38 centres de distribution et de pièces détachées de General Motors et de Stellantis à midi le 22 septembre 2023, venant s’ajouter au spectaculaire débrayage des travailleurs de la semaine dernière. Joe Biden est le premier président en exercice de l’histoire des États-Unis à rejoindre un piquet de grève. © Jim Watson/AFP
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Automobile, cinéma, livraison : les États-Unis sont actuellement touchés par l’une des vagues de grèves les plus importantes depuis la Seconde Guerre mondiale. Étonnant, au pays du libéralisme ? Pas tant que ça.
Une augmentation salariale de 40%. C’est ce que réclament, aux États-Unis, les participants d’une vague de grèves du secteur automobile dont l’ampleur est inédite depuis un demi-siècle. On s’attendrait peut-être à ce que la plupart des Américains, réputés acquis au libéralisme et plutôt hostiles au socialisme, se déclarent opposés au mouvement. Il n’en est rien : les trois quarts d’entre eux soutiennent l’initiative.
Des mouvements dès la fin du XIXe siècle
Comment se fait-il que les Américains fassent la grève ou, le cas échéant, la soutiennent ? Pour le comprendre, il faut replacer cette pratique dans un contexte particulier qui n’est pas du tout celui de l’Europe. Dans les années 1860-1880, les mouvements socialistes et anarchistes gagnent du terrain outre-Atlantique. Du point de vue de ces mouvements, la grève est bien entendu un outil de négociation avec les patrons mais pas seulement. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, volontiers révolutionnaire, qui vise au bout du compte le renversement du capitalisme. L’horizon n’est pas seulement économique mais indissociablement politique. Ces pratiques militantes de la grève culminent avec la grève générale de Chicago de mai 1886. Mais celle-ci est violemment réprimée, ce qui porte « un coup fatal au mouvement socialiste et anarchiste » selon les mots utilisés par Gilles Trudeau dans son article « La grève au Canada et aux États-Unis : d’un passé glorieux à un avenir incertain » (2004).
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Néanmoins, la grève ne va pas disparaître. Mais elle va être investie d’une logique bien différente. L’American Federation of Labor (AFL), un regroupement de syndicats professionnels, est fondée sous la houlette du sociologue et essayiste Samuel Gompers (par ailleurs auteur d’un petit article critique de la grève, « The Philosophy of Strikes », en 1883). Ce syndicat, qui occupe bientôt un rôle central, infléchit profondément les logiques de lutte. « Sous son égide sont définies les principales caractéristiques de l’action syndicale américaine, caractéristiques qui prévalent encore largement aujourd’hui. »