Exposition

“Les Origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle”. Exubérante étrangeté

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“Les Origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle”. Exubérante étrangeté

 © Amgueddfa Cymru/National Museum Wales

Cet article est issu du numéro 147 de Philosophie magazine « Liberté, égalité, identités - Comment reconnaître nos différences ? », en kiosque le 18 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L'exposition Les Origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle, présentée au musée d’Orsay (Paris) jusqu'au 2 mai, montre comment les bouleversements scientifiques, de la théorie de l'évolution de Darwin à la paléontologie en passant par les systèmes de classement du vivant, ont modifié le regard des artistes… et le nôtre. 

 

« Nul autre qu’un géologue de terrain peut réellement comprendre à quel point le monde est vieux », écrivait Charles Darwin. C’est à cette découverte du temps long de l’histoire de la vie sur Terre que le musée d’Orsay nous convie. S’intéressant à « l’invention de la nature », l’institution met en lumière la manière dont les découvertes scientifiques infusèrent dans les arts et dont ils permirent aussi la conversion des regards. Au tournant du XIXe siècle, les cabinets de curiosité laissent place à une forme de « studiosité ». Le savoir se consolide à mesure que les collections s’enrichissent en objets, peintures et dessins issus des grands voyages vers des terres méconnues. Dès 1799, Alexander von Humboldt est ainsi de ces aventuriers, naturalistes et écrivains, artistes parfois. L’explorateur allemand rejoint l’Amérique du Sud avec le botaniste français Aimé Bonpland. Ils en reviendront émerveillés cinq ans plus tard avec des milliers de plantes, d’animaux et de fossiles. Préférant l’approche holiste et empirique à la démarche idéaliste et spéculative, ils s’étonnent de leurs observations : comment expliquer l’unité de cette luxuriante diversité naturelle qui nourrit l’imagination des voyageurs ? Alors que partout en Europe sont bâtis des parcs botaniques et zoologiques, des serres chaudes et des ménageries, que vient la mode des aquariums, la réponse naît chez Darwin. Lorsqu’il débarque aux Galápagos en 1835, le naturaliste et paléontologue anglais souligne à son tour le caractère extrêmement singulier de la faune et de la flore de l’archipel. Il expliquera cette bizarrerie en reprenant la genèse de la nature, troquant l’observation de la variété pour le principe de la « variation ». L’Origine des espèces paraît en 1859 et inscrit la vie dans le processus d’évolution par la sélection naturelle. Cette révolution, ôtant à la Création son immuabilité, s’est prolongée partout. Elle a continué d’inspirer les artistes cherchant à représenter la dynamique d’une « nature naturante » plutôt que « naturée », jusqu’à brouiller complètement la distinction entre l’homme et la nature, à mêler indissociablement le sort de l’un et de l’autre… au risque aussi de faire perdre toute extériorité à la nature « sauvage ». Comme le suggère l’invitation au voyage offerte par Orsay, peut-être la réduction de cet écart, faisant oublier l’émerveillement des premiers naturalistes devant l’exubérante étrangeté de la nature, nous a-t-elle paradoxalement rendus insensibles à sa perte ? Puisse-t-elle ne pas tout à fait finir au musée !