Fabrique de l’opinion
Les sondages peuvent-ils créer des candidats “de toute pièce” ?
Une photo prise à Eecke, dans le nord de la France, le 21 avril 2017 montre les affiches des candidats à la dernière élection présidentielle peu avant le premier tour. © Philippe Huguen/AFP
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La percée spectaculaire d’Éric Zemmour dans les enquêtes d’intention de vote a ranimé le débat autour de la façon dont les sondages modèleraient la réalité. Éclairage du professeur de science politique Alain Garrigou, un de leurs critiques de longue date.
Si les sondages d’intentions de vote de l’automne précédant la présidentielle étaient prédictifs, Valéry Giscard d’Estaing aurait effectué un second mandat, Édouard Balladur et Alain Juppé seraient entrés à l’Élysée, l’invité surprise de la présidentielle 2002 se serait appelé Jean-Pierre Chevènement et Lionel Jospin aurait accédé au second tour. Autant dire qu’à six mois de l’élection présidentielle de 2022, rien n’est encore joué, d’autant que le personnage central des derniers sondages, Éric Zemmour, n’est pas encore officiellement candidat.
La méthode des sondages en question
Les sondages ont-ils le pouvoir de faire une élection ? Le propos est récurrent dans la bouche des sondeurs : leurs enquêtes ne donneraient qu’une « photographie de l’instant ». Leurs fluctuations hebdomadaires ne doivent pas être surestimées : sur un échantillon de mille répondants, la marge d’erreur communément admise est de plus ou moins 2,5 points sur les plus gros scores et elle ne diminue que modestement si on le double, triple ou quadruple. La marge d’erreur est à prendre avec d’autant plus de sérieux que l’offre politique actuelle n’est pas stabilisée : la droite n’a pas choisi son candidat, Éric Zemmour – qui profite peut-être de cette incertitude chez Les Républicains (LR) – ne s’est pas officiellement déclaré, et la gauche, confrontée à un émiettement de son faible score potentiel, risque de devoir affronter, comme en 2017, la question du retrait d’un de ses candidats.
“Si vous posez à des gens autour de vous la question de leur intention de vote pour la présidentielle, la plupart vous regardent et vous répondent : ‘Je ne sais pas encore’, ou alors ‘Je sais contre qui’”
À cette critique méthodologique se superpose une autre critique, plus philosophique : celle du sondage comme « artefact », de la signification profonde d’une « intention » de vote à près de six mois du premier tour du 10 avril. Les individus choisis pour les échantillons sont volontaires pour répondre à ces études et interrogés sur Internet en tant que membres d’access panels. Des sondés alléchés par l’idée de donner leur avis sur la politique ou par la promesse de gratifications financières, selon Alain Garrigou, professeur de science politique à Paris-10-Ouest-Nanterre et auteur notamment de L’Ivresse des sondages (La Découverte, 2006). Dans ces conditions, les sondages ne peuvent être représentatifs de l’état d’esprit général : « Si vous posez à des gens autour de vous la question de leur intention de vote pour la présidentielle, la plupart vous regardent et vous répondent : “Je ne sais pas encore”, ou alors “Je sais contre qui”. »