Biographie
L’esprit des bois
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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De son exil en forêt sur les rives du lac Walden à son incarcération pour avoir refusé de payer l’impôt à un État esclavagiste et belliqueux, l’Américain Henry David Thoreau a toujours refusé le conformisme et opté pour un mode de vie proche de l’idéal grec antique, entre sensibilité à la nature et révolte contre la société mercantile.
H. D. Thoreau en six dates
- 1817 Naissance à Concord (Massachussetts)
- 1837 Diplômé de Harvard; commence à écrire son Journal
- 1845 Il s'installe dans la cabane qu'il a construite près du lac de Walden
- 1846 Nuit en prison
- 1854 Publication de Walden
- 1862 Mort à Conrad
L’aube se lève sur le lac de Walden, dans le nord-est des États-Unis. Sur la rive, un homme s’éveille dans la cabane qu’il a construite de ses mains. Comme chaque jour, il va travailler quelques heures, puis dès midi, la liberté: l’exploration des bois alentour, la recherche de la sagesse. Cet ascète moderne s’appelle Henry David Thoreau. Il s’est éloigné de la société pour mener une vie philosophique, en rupture avec les conformismes sociaux et propice à l’épanouissement de soi. En y ajoutant la sensibilité à la nature et la révolte contre les asservissements à la société mercantile, Thoreau a inventé une version américaine de l’idéal grec de la philosophie comme exercice spirituel et façon de vivre: «Je voulais vivre de façon réfléchie, n’affronter que les faits essentiels de la vie, voir quelles leçons je pourrais en apprendre, et ne pas découvrir, à l’heure de mourir, que je n’avais pas vécu.»
Dans son Journal, Thoreau se dit né à «l’endroit le plus estimable au monde, et au meilleur moment possible»: le 2 juillet 1817, à Concord, dans une famille modeste. Son père, effacé et sans histoires, gère une fabrique de crayons à la réussite fluctuante. Sa mère, très énergique, milite contre l’esclavage encore en vigueur dans le nord des États-Unis, et s’investit beaucoup dans la vie de Concord. Située à une trentaine de kilomètres de Boston, près du confluent de deux rivières, cette petite ville de Nouvelle-Angleterre, en majorité blanche et protestante, est entourée de forêts et de champs. Elle est l’origine et l’inspiration de la pensée de Thoreau, le pivot et l’axe de sa vie intellectuelle, émotionnelle et physique. Il ne la quittera jamais.
La tentation de la nature
Enfant réservé, il est bon élève et appliqué; au prix d’un coûteux effort financier, sa famille l’envoie à Harvard. Thoreau y acquiert une vaste culture classique et humaniste, et passe le plus clair de son temps en promenade et à la bibliothèque. En 1839, il tombe amoureux d’Ellen Sewall, mais la jeune femme rejette sa demande en mariage. Après cet échec, Thoreau demeurera toute sa vie célibataire, muet sur le sujet du sexe, et ne se privant pas de remarques misogynes à l’occasion… Ce même été 1839, il descend avec son frère les canaux de la Nouvelle-Angleterre dans un bateau de leur fabrication. Cette excursion le marque durablement, d’autant plus que son frère meurt en 1842 de la tuberculose. Thoreau découvre émerveillé les forêts primaires de la région, ses lacs et ses vastes prairies. La nature américaine est par bien des aspects encore sauvage, et cette wilderness propre au Nouveau Monde – loin des forêts entretenues et des bocages chers aux romantiques européens – le fascinera toute sa vie.