L’éternel retour à soi
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 74 de Philosophie magazine « 74 - novembre 2013 », en kiosque le 24 octobre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
S’éveiller à soi-même, c’est, pour Plotin, faire l’expérience du bonheur ultime, de la «meilleure des vies». Et cela rationnellement. Alors, êtes-vous prêt à embrasser l’âme du monde ?
Dans ses Traités, Plotin décrit en des lignes admirables une forme d’« ascension » spirituelle où son âme, sortie de son corps, « s’éveille à [elle-même] ». Elle contemple ce qui est « divin et totalement beau », s’unit à « la cause de la vie, de l’intellect et de l’être ». Revenant à lui-même et communiant avec ce qui le constitue, le philosophe trouve alors le bonheur ultime, la lumière de « la meilleure des vies ». Plotin évoque là une expérience fugace, sublime et paradoxale, celle d’un individu qui remonte à ses origines en perdant son identité corporelle. Il s’agit d’une expérience qui relève d’un « état modifié de la conscience », en anglais altered states of consciousness. Ces états, que provoquent aussi bien différences expériences ascétiques que la drogue, l’alcool ou une peur subite et intense, impliquent que le sujet, qui reste dans son corps et dans le monde, sent que sa conscience se dérègle et que son rapport à son corps et au monde n’est plus le même ; il s’est modifié, il s’est altéré par rapport aux normes biologiques et sociales.
Le scénario est pratiquement toujours le même : 1. rupture soudaine du cours ordinaire de la vie ; 2. perte de contact efficace avec l’environnement : cet environnement peut subsister, mais il se transforme profondément et surtout, il ne peut être l’objet d’une activité volontaire de la part d’un sujet ; 3. soudaineté d’une expérience qui projette le sujet dans un temps et un espace inconnu ; 4. certitude d’avoir rencontré un principe supérieur ; 5. joie sans partage ; et enfin 6. retour brutal et inexpliqué vers le monde habituel, suivi d’un moment de réadaptation, souvent difficile à vivre. Ce qui fait de Plotin un témoin exceptionnel en ce domaine vient du fait que l’expérience qu’il décrit se réalise dans un contexte philosophique rationnel – intellectualiste –, sans culte, sans prière et surtout sans identification compassionnelle à un dieu souffrant ; bref, autre chose que la « mystique » dont parlent les grandes religions monothéistes.