L’aventure d’un classique
“Léviathan”. Les extraits
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Cet article est issu du numéro 158 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 mars 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous reproduisons des extraits du Léviathan de Thomas Hobbes, traduits par Raoul Anthony.
TOME PREMIER
DE L’HOMME
[…]
Chapitre XIII
De la condition naturelle de l’humanité touchant son bonheur et sa misère
Les hommes sont égaux par nature. – La Nature a fait les hommes à ce point égaux en ce qui concerne les facultés du corps et celles de l’esprit que, bien que l’on puisse trouver parfois un homme manifestement plus vigoureux quant au corps ou manifestement plus vif quant à l’esprit qu’un autre, cependant, lorsque l’on considère les choses dans leur ensemble, la différence [entre un homme et un autre homme] n’est pas assez considérable pour que personne puisse, se basant là-dessus, réclamer pour soi un avantage auquel un autre ne peut prétendre tout aussi bien. Car, quant à ce qui est de la vigueur corporelle, le plus faible en a assez pour tuer le plus fort, soit en usant de ruse, soit en s’alliant à d’autres qui sont menacés du même danger que lui.
Et quant à ce qui est des facultés de l’esprit (mettant à part les arts qui ont pour base les mots et spécialement ce talent qui consiste à procéder d’après des règles générales et infaillibles et que l’on appelle Science, art que très peu possèdent, et n’est-ce encore que pour peu de choses, qui ne consiste pas en une faculté originelle, née avec nous, que l’on n’acquiert pas non plus, comme la Prudence, en poursuivant un autre but), je trouve, parmi les hommes, en ce qui les concerne une plus grande égalité encore [qu’en ce qui concerne la force]. Car la Prudence n’est que de l’Expérience un temps égal la donne également à tous les hommes pour les choses auxquelles ils s’appliquent également. Ce qui peut peut-être empêcher de croire à une semblable égalité, c’est seulement la conception vaine qu’a chacun de sa propre sagesse, car presque tous les hommes pensent avoir plus de sagesse que le Vulgaire, c’est-à-dire que tout le monde à l’exception d’eux-mêmes, et d’un petit nombre d’autres qu’ils estiment soit en raison de leur Renommée, soit parce qu’ils sont d’accord avec eux. Telle est en effet la nature des hommes que, bien qu’ils reconnaissent sans difficulté de nombreuses supériorités sous le rapport de l’esprit, de l’éloquence ou du savoir, ils croient difficilement qu’il y en ait beaucoup qui soient aussi sages qu’eux. Chacun voit de près son propre esprit et ne voit que de loin celui des autres. Et c’est là ce qui prouve le mieux que les hommes sont sous ce rapport plutôt égaux qu’inégaux. Il n’est point d’habitude en effet de meilleur signe de l’égale distribution de quelque chose que le fait que chacun est content de sa part.
De l’égalité procède la défiance. – De cette égalité de capacité résulte une égalité de l’espoir de parvenir à nos Fins. Si deux hommes désirent une même chose que tous deux ne peuvent avoir, ils deviennent donc ennemis ; et en poursuivant leur but (qui est [dans la plupart] des cas leur conservation propre [et quelquefois seulement leur plaisir]), ils s’efforcent de se détruire ou de se subjuger l’un l’autre. Et c’est ce qui se passe là où un Agresseur a uniquement à craindre la seule puissance d’un de ses semblables ; si quelqu’un vient à planter, à ensemencer, à bâtir ou à posséder un lieu à sa convenance, on peut probablement s’attendre à ce que d’autres viennent en force le déposséder et le priver non seulement du fruit de son travail, mais aussi de sa vie ou de sa liberté. Et l’Agresseur est à son tour menacé du même danger de la part d’un autre.
De la défiance procède la guerre. – Dans un tel état de défiance réciproque, le moyen le plus raisonnable d’assurer sa sécurité est de prendre les devants, c’est-à-dire soit par force, soit par ruses de réduire le plus de gens que l’on peut, et cela jusqu’à ce que l’on ne voit plus autour de soi de puissance suffisamment grande pour constituer un danger. Et ceci ne dépasse nullement ce que réclame la [propre] conservation de chacun et ce que généralement on accorde. En raison de ce qu’il y a des gens qui prennent plaisir à s’affirmer leur propre puissance par des actes de conquête poursuivis au-delà de ce que réclame leur sécurité, d’autres qui, dans des circonstances différentes, se seraient trouvés heureux et à l’aise dans de modestes frontières ne pourraient subsister longtemps en restant seulement sur la défensive, s’ils n’augmentaient pas leur puissance en attaquant. Par conséquent, on doit accorder à chacun autant de domination [sur les autres] qu’il en est nécessaire à sa conservation.
Ajoutons encore à ceci qu’en l’absence d’une puissance capable de s’imposer à eux tous, les hommes n’éprouvent aucun plaisir (mais au contraire beaucoup de déplaisir) à se réunir. Chacun tient en effet à ce que son voisin l’estime au même prix qu’il s’estime soi-même. Et, en présence de tous les signes de mépris [ou de moins-value] qu’on lui donne, il s’efforce [naturellement], dans la mesure où il l’ose (et parmi les hommes qui n’ont au-dessus d’eux aucun pouvoir commun [les maintenant en tranquillité], cela va assez loin pour les amener à s’entre-détruire), d’arracher à ceux qui le méprisent par le mal qu’il leur fait et aux autres par l’exemple, l’opinion d’une plus grande valeur.