Portrait
Liao Yiwu. « Mes années de chien »
© Manuel Braun pour PM
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Cet article est issu du numéro 70 de Philosophie magazine « 70 - juin 2013 », en kiosque le 30 mai 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Liao Yiwu avait imaginé dans un poème le massacre de la place Tian’anmen. Il l’a payé de quatre terribles années de détention. Exilé en Allemagne depuis 2011, il vient de faire paraître un témoignage rageur, truculent et profondément humain. Nous avons rencontré ce dissident lors de son passage à Paris.
Le cliché était presque parfait. Au cœur de la Chinatown parisienne, dans le XIIIe arrondissement, une cour arborée abrite une maison chinoise. J’y rencontre, au coin d’un poêle à bois, sirotant le thé qu’il faut dans des tasses ad hoc, le poète Liao Yiwu, exilé en Allemagne et de passage à Paris. Le crâne rasé, le regard impassible et souriant, il aurait pu, dans ce décor traditionnel, me plonger dans les vapeurs opiacées de l’altérité chinoise. Mais, dès qu’il ouvre la bouche, son phrasé ferme et son timbre un peu voilé m’emmènent heureusement très loin de toute propagande culturaliste – vers l’expérience universelle de la confrontation entre un homme et une dictature.
Son dernier ouvrage, intitulé sobrement en chinois Mon témoignage, vient d’être traduit en français sous le titre Dans l’empire des ténèbres (collection Les Moutons noirs, François Bourin Éditeur, 2013). Il y raconte ses quatre années de prison, entre 1990 et 1994, pour délit d’opinion. Cet ouvrage exceptionnel, que l’on peut comparer aux grandes œuvres de la littérature carcérale et concentrationnaire, se distingue par un ton très particulier, canaille, bouffon, cru – comme si l’on avait marié Dostoïevski à Rabelais.
Loin du pathétique et du moralisme, Liao Yiwu se peint en ivrogne menteur, obsédé sexuel et violent. Il narre son itinéraire de chien fou d’abord en liberté, puis dans le chenil de la prison. Né en 1958 (année du chien !), cet enfant de la grande famine et de la Révolution culturelle devient dans les années 1980 un poète à la mode, inspiré par Baudelaire et Keats. À Fuling, la ville du Sichuan où il vit avec son épouse d’alors, il perçoit les répliques des événements pékinois de 1989. Après des jours de manifestations, alors que la reprise en main par le régime commence à se faire sentir, il compose, comme en état de transe, un poème terrifiant dans lequel il imagine la répression du mouvement étudiant : « Le grand massacre commence par le cœur de Pékin »… « Les assassins professionnels […] ne tremblent pas d’essuyer leurs bottes de cuir aux jupes des filles mortes »… Huit heures plus tard, le 4 juin 1989, l’armée lance le « nettoyage » de la place Tian’anmen. Bouleversé, Liao Yiwu enregistre son poème sur une cassette qu’il confie à un ami.
Comment explique-t-il sa sauvage prophétie ? « À l’époque, j’étais dans un moment de grande émotion. Tout à coup, sans l’avoir prévu, je me suis mis à déclamer mon poème. Ce n’est évidemment qu’après que je me suis rendu compte de la concomitance entre le massacre réel et mon poème. Sur le moment, la pression exercée sur nous par la terreur et la colère nous a poussés à agir. »
Il prétend pourtant ne pas s’intéresser à la politique : « Elle m’ennuie aujourd’hui encore, affirme-t-il. Je faisais mon travail de poète. Même un chien, s’il croisait un assassin tenant un couteau à la main, se mettrait à pousser des aboiements de colère. Dans ce genre de situation, tout le monde réagirait de la même façon. C’est une réaction commune à l’ensemble de l’humanité. » Mais il n’avait pas prévu que sa cassette serait diffusée et recopiée aux quatre coins du pays. Il est arrêté au bout de quelques semaines : « Plus tard, le procureur, au cours de mon procès, qui a été tenu secret, m’a dit que j’avais commis, au niveau de la Chine, le crime contre-révolutionnaire le plus grave depuis les événements de Tian’anmen. » Il est incarcéré.