Dossier / “Faut-il suivre son intuition ?”
L’intuition, ça s’apprend ?
Rorschach, 1984 (silkscreen ink on canvas) Andy Warhol, Andy. 304.8x243.8 cm; Collection privée. © 2021 The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc./ Christie's/ Bdidgeman ©ADAGP 2022
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Cet article est issu du numéro 162 de Philosophie magazine « Faut-il suivre son intuition ? », en kiosque le 25 août 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les écoles d’intuition proposent non seulement de nous en remettre à nos ressentis mais aussi de déployer la capacité de percevoir des objets absents ou des événements qui ne sont pas encore advenus. Un cauchemar pour les tenants de la rationalité ? Afin d’y voir plus clair, nous avons rencontré des formateurs pas comme les autres.
Au début, en bon rationaliste, j’ai voulu faire le malin. J’ai découvert sur le site de l’École du 6e sens des vidéos où l’on propose à des quidams de deviner quelle photo de personnalité renferme une enveloppe cachetée afin de tester leur intuition. Ils ont tout de même droit à quelques indices. C’est une femme… Elle n’est plus de ce monde… Elle était chanteuse… Je réfléchis à toute vitesse : la vidéo a l’air récente, il faut trouver une chanteuse très connue, pas clivante… Je sais : Joséphine Baker, qui est entrée récemment au Panthéon ! Oui, c’est bel et bien Joséphine Baker. Je ne suis pas peu fier d’avoir deviné, non par intuition, mais par déduction.
Le deuxième test m’a davantage perturbé. Cette fois, je le passe dans un bureau, en présence du responsable d’Iris Intuition, Alexis Champion, qui me guide afin de découvrir la photo, pas encore projetée, d’un lieu mystère. Il me pose certaines questions auxquelles je dois répondre par écrit, sans rien lui communiquer. Je dois d’abord écarter les lieux auxquels je pense spontanément, car ils correspondent à des a priori ou à des désirs personnels. J’inscris donc, pour les biffer, « port de pêche, mégapole, rue de Paris, cimetière, école à l’ancienne ». Je dois réussir à percevoir, en fermant les yeux, la texture du sol du lieu en question : « Ça colle un peu, ce n’est pas lisse, mais pas rugueux non plus. » Puis imaginer l’espace du lieu. J’écris : « Vaste, ouvert, pur, horizontal, mais avec plusieurs obstacles verticaux. » Pour les couleurs : « D’abord du vert, puis du brun, du gris, un peu de jaune. » Ensuite, je dois à nouveau nommer les noms de lieux qui me viennent à l’esprit pour les évacuer. J’écris : « Jardin de maison de campagne, cour de ferme, écurie. » Je passe ensuite par l’odorat (« doux, un peu âcre quelque part, ça sent les arbres et les feuilles »), l’ouïe (« bruits d’eau, vent léger, insectes »). Enfin, je note : « Des arbres, le ciel, en extérieur, avec une rivière ou une mare. » Quand j’ai terminé mon examen silencieux, Alexis me montre la photo : c’est le jardin botanique de Singapour avec sa végétation luxuriante, quelques tours en forme d’arbres, des chemins jaunes, une rivière. Pas possible ! Serais-je un intuitif ? Cette idée, bien sûr, me flatte secrètement. Mais qu’apprend-on donc au juste dans ces écoles d’intuition ?
Il n’est vraiment pas difficile de trouver l’un de ces établissements, car ils ont le vent en poupe. Que l’on soit artiste, archéologue, inspecteur de police, juge, cadre d’entreprise, capitaine d’industrie, l’intuition est une arme fatale. Imaginez : pendant que vos collègues passent des semaines à fouiller le sol, enquêter, peser le pour et le contre, se torturer l’esprit sur l’opportunité d’une fusion-acquisition, ceux qui ont pu développer leur intuition sauraient en quelques minutes où se diriger. Sans oublier les choix de vie : endurer ou rompre, s’engager ou passer son chemin ? La promesse est immense.