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“L’Irréductible”, de Paul Audi

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“L’Irréductible”, de Paul Audi

©Editions Hermann

Qu’est-ce qui confère à la phénoménologie française son « air de famille », par-delà les divergences incontestables qui séparent des penseurs aussi différents que Jean-Paul Sartre, Emmanuel Levinas, Maurice Merleau-Ponty, Michel Henry ou Jean-Luc Marion ? Une volonté de radicaliser toujours plus le geste phénoménologique par excellence, la réduction, qui consiste à « mettre entre parenthèses » la question de l’existence effective des phénomènes afin de les décrire dans leur pure apparition, répond le philosophe Paul Audi. 

Son dernier ouvrage, L’Irréductible. Essai sur la radicalité en phénoménologie (Hermann, 170 p., 19 €), peut paraitre austère et technique – et il l’est en un sens, par la rigueur de son propos. Cependant, Audi réussit le tour de force de donner à cette histoire de la phénoménologie française l’allure d’un dialogue vivant mais aussi d’une enquête quasiment policière. Cette histoire de famille, en effet, commence par un parricide original – tantôt assumé, tantôt refoulé – commis à l’égard de Husserl par un certain Jean-Paul Sartre. Chacun à leur manière, les descendants du père fondateur de la phénoménologie s’efforcent d’être plus radicaux qu’il ne l’a lui-même été. 

  • Impossible de comprendre l’histoire mouvementée de la phénoménologie sans revenir à son père fondateur : c’est donc sur Edmund Husserl que s’ouvre enquête de Paul Audi. Zu den Sachen selbst – « aller droit aux choses mêmes » –, tel est, dès l’origine, le mot d’ordre de la phénoménologie. Il ne s’agit pas, cependant, de spéculer sur une quelconque essence métaphysique des choses, au-delà de la manière dont elles se présentent à la conscience : Husserl s’intéresse exclusivement à la description des phénomènes, c’est-à-dire à ce qui apparaît, se manifeste, se montre. 
  • Ainsi, pour Husserl, l’esprit de la phénoménologie « a trait au comment de [la] manifestation, c’est-à-dire exclusivement à son sens ». Son geste fondamental est la « réduction » – le dépouillement des vécus de conscience de la chape de représentations qui les recouvre dans « l’attitude naturelle », jusqu’à atteindre la pureté de leur apparition. Chez Husserl déjà, la phénoménologie est donc une affaire d’« irréductibilité » et de radicalité. 
  • Husserl, pourtant, ne va pas assez loin, rapporte Paul Audi : cette affirmation est le point commun partagé par l’essentiel des phénoménologues de langue française qui s’inscrivent dans son sillage (et dans celui d’Heidegger, son disciple infidèle). « L’histoire de la phénoménologie française est […] l’histoire d’un parricide commis par un descendant génial et audacieux, dont le poids du meurtre, ou le traumatisme qu’il éveille, ont été portés ou supportés aussi bien par ses frères que par ses successeurs. » Ce qui donne à la phénoménologie française son « air de famille », c’est ce crime originaire. 
  • Le « descendant génial et audacieux » qu’évoque Audi répond au nom de Jean-Paul Sartre – celui-là même qui écrira, justement : « Soyons plus radicaux. » Et, à vrai dire, son objectif est surtout de liquider le « second Husserl » en s’appuyant sur le premier. Que reproche-t-il donc au Husserl tardif ? D’avoir restauré dans la deuxième partie de son œuvre le rôle d’un « Je » réunissant les vécus de conscience. Pour le dire autrement : alors que le premier Husserl faisait l’économie d’un « Je » pour décrire la conscience, le second a réintroduit l’ego dans son analyse. 
  • Comme Sartre l’affirme dans un de ses premiers opuscules, La Transcendance de l’Ego (1934), ce « Je transcendantal » doit être à son tour réduit, afin d’aboutir à une « doctrine sans l’être du Je ». Et Audi de commenter : « La conscience transcendantale n’est habitée par aucun Je. » Sous sa forme la plus pure, elle se réduit à un « rien », à un « champ transcendantal […] vide de toute présence égoïque », à un ensemble « individué mais impersonnel » de phénomènes de conscience qui n’a rien à voir avec une prétendue « vie intérieure ».
  • Dans le sillage de Sartre, sans parfois reconnaître explicitement son rôle parricide et fondateur, tous les phénoménologues français – de Levinas à Merleau-Ponty en passant par Jacques Derrida, Jean-Luc Marion et Michel Henry – se sont, à leur manière, efforcé de reconduire la phénoménologie à sa vérité la plus pure, à sa limite la plus essentielle. Au-delà des phénomènes eux-mêmes, c’est au mouvement de l’apparaître, de la donation, de la manifestation des phénomènes qu’ils ont souvent prêté attention. Énigme de l’« il y a » qui est celle du fondement de toute apparition, et qui excède, à dire vrai, les limites du champ phénoménologique. Le mouvement de l’apparaitre, en effet, n’apparait pas lui-même. Il fait advenir ce qui advient, mais n’advient jamais comme tel. Ceci entraîne une question : le philosophe qui fraye avec ces limites ne risque-t-il pas de retomber dans la spéculation métaphysique qu’Husserl avait voulu à tout prix éviter ? 

 

L’irréductible. Essai sur la radicalité phénoménologique (170 p., 17 €) de Paul Audi est paru chez Hermann, dans la collection Le Bel Aujourd’hui. Vous pouvez vous le procurer ici.

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