La lettre du jeudi

Machiavel 1 – Ricœur 0

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Machiavel 1 – Ricœur 0

Piacé, dans la Sarthe (72), le 23 avril 2021. Un agriculteur pulvérise du glyphosate, un herbicide “total” fabriqué par l’entreprise Monsanto, dans un champ de maïs. © Jean-François Monier/AFP

« Alors ce sera glyphosate du sous-sol au plafond pour une décennie supplémentaire. Aujourd’hui, la Commission européenne a reconduit l’autorisation de l’Attila des herbicides. Et comme précédemment, la France s’est abstenue de voter. Que disait Sartre ? “Ne pas choisir c’est encore choisir.” Un choisir tartuffe.

Le glyphosate est un cas d’école de la complexité dans laquelle nous baignons au quotidien. Au nom de quoi, et de qui, se lamenter (c’est mon cas), plutôt que se réjouir (c’est le cas du ministre de l’Agriculture – “il n’y a pas d’alternatives”) de l’autorisation donnée au Roundup (produit phare de Bayer-Monsanto) de désherber dix ans de plus ? C’est une question économique, scientifique, environnementale, politique et, ultimement, philosophique.

Côté cour, l’EFSA (l’Autorité européenne de sécurité des aliments) affirme n’avoir identifié aucun “domaine de préoccupation critique” chez les êtres humains, les animaux et l’environnement. Côté jardin, le Centre international de recherche sur le cancer de l’OMS a classé le glyphosate comme “cancérogène probable”, et l’Inserm souligne une “présomption de lien entre le glyphosate et le lymphome non hodgkinien (cancer du système lymphatique)”. Qu’en pensent les agriculteurs, premiers concernés ? Je lis dans La France Agricole que le glyphosate est un outil clef “car il peut être utilisé dans des systèmes agricoles durables tels que l’agriculture de conservation, qui à son tour peut contribuer à améliorer la qualité des sols et à renforcer la biodiversité”. La Confédération paysanne le présente à l’inverse comme un “symbole du développement de l’agriculture industrielle et de l’élimination des paysan·nes. En effet, son utilisation massive a simplifié les parcours culturaux, favorisé l’agrandissement des exploitations agricoles et fait disparaître les petites fermes”.

À quel saint me vouer ? Pour l’aspect scientifique, comment faire le tri, vu le nombre d’études contradictoires sur le sujet – en admettant qu’elles soient, vu ma culture, à ma portée ? Je choisis de me fier à ce que disent les gens de l’Inra ou de l’Inserm plutôt qu’aux recommandations de l’EFSA, qui intègrent dans leurs données des études commandées par de grands groupes industriels. De même, entre la FNSEA et la Confédération paysanne, je choisis les défenseurs d’une agriculture paysanne plutôt qu’industrielle.

Je peux me tromper mais au bout du compte, c’est une question de confiance dans l’éthique des uns contre l’intérêt des autres. Je choisis le camp des gens qui remarquent avec Gaspard Kœnig que “les vers de terre sont des alliés plus précieux que le glyphosate pour la santé de notre planète et de ses habitants”.

Et à propos d’éthique, le président de la République avait promis en novembre 2017 “de prendre les dispositions nécessaires pour que l’utilisation du glyphosate soit interdite en France dès que des alternatives auront été trouvées, et au plus tard dans trois ans”. On sait qu’Emmanuel Macron a consacré un mémoire de maîtrise à Machiavel avant de devenir l’assistant de Paul Ricœur. Le premier écrit que “l’histoire de notre temps enseigne que seuls ont accompli de grandes choses les princes qui ont fait peu de cas de leur parole”. Le second que “la promesse est l’éthique de l’initiative. Le cœur de cette éthique est la promesse de tenir mes promesses”. Encore un choix.

Avec cela, j’allais oublier : le nouveau hors série de Philosophie magazine, “S’initier à la philosophie”, est en kiosque. À lire en écoutant Abbey Road. »

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