Analyse
Manifestations : l’État a-t-il vraiment le “monopole de la violence légitime” ?
Sainte-Soline (79), le 25 mars 2023. Des secouristes prodiguent les premiers soins à une personne blessée lors d’un affrontement avec des gendarmes mobiles pendant la manifestation contre la construction d’une nouvelle réserve d’eau pour l’irrigation agricole (dit “projet des mégabassines”). © Ugo Amez/Sipa
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Le week-end dernier, les forces de l’ordre ont usé de violence pour repousser les opposants au projet de mégabassine à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres. Pour le justifier, certains commentateurs citent la célèbre phrase de Max Weber sur « la violence physique légitime », qui serait l’apanage de l’État. Mais le sociologue allemand, souvent mal interprété, n’a pas nécessairement le mot de la fin sur cette question. Le point, alors que débute aujourd’hui une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites.
« L’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé, […] revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime. »
Cette célèbre phrase de Max Weber, tirée de sa conférence de 1919 sur « Le métier et la vocation d’homme politique », est régulièrement citée pour justifier les violences commises par la police contre des citoyens – lors de la crise des « gilets jaunes », plus récemment lors de la mobilisation contre le projet de mégabassine à Sainte-Soline, ou encore au cours des manifestations contre la réforme des retraites. Voici pourquoi cette citation devrait être mobilisée avec prudence.
Une citation souvent mal comprise
Commençons par analyser le sens véritable du « monopole de la violence physique légitime ». Max Weber développe cette analyse lors d’une des deux conférences rassemblées sous le titre Le Savant et le Politique. Le sociologue décrit la manière dont les États modernes se sont constitués en Europe de l’Ouest. Il distingue trois sources de légitimité de l’autorité : la tradition, le charisme et l’autorité légale-rationnelle. Les États modernes se fondent sur le troisième type, à savoir l’édiction de lois communes, générales et impersonnelles, censées prémunir le plus grand nombre contre l’arbitraire. La bureaucratie et la science y tiennent une place prépondérante.
Cette analyse a souvent été mal interprétée. On peut distinguer trois raisons principales à cela :
- En tant que sociologue, Max Weber s’en tient à un stade descriptif, non pas normatif. Or la citation est souvent mobilisée dans le but d’énoncer une préférence personnelle, un souhait. Selon Max Weber, là où les populations ont reconnu un monopole de la violence physique légitime, à partir du XVIe siècle environ, la souveraineté de l’État a pu effectivement se déployer. Ce processus s’est matérialisé par opposition à l’époque féodale, où c’était tantôt le roi, tantôt l’Église, tantôt les villes libres qui asseyaient leur autorité – sans que les citoyens aient expressément convenu que ces entités politiques fussent légitimes à le faire.
- Deuxième problème, la traduction française de Max Weber a retenu le terme « violence », alors que le mot allemand (Gewalt) renvoie tout aussi bien à la notion de « force ». Comme le souligne la spécialiste de Max Weber Catherine Colliot-Thélène, « Weber use avec abondance des termes Macht [“pouvoir”], Gewalt [“force”], Herrschaft [“domination”], Zwang [“obligation”], entre lesquels la distinction n’est pas toujours nette ». Une telle distinction est pourtant capitale : contrairement à la force, la violence est jugée illégitime, puisqu’elle s’auto-alimente et semble ne jamais pouvoir s’arrêter. « La violence légitime » est donc un oxymore qui aurait sûrement moins d’impact si « violence » était remplacé par « force » dans le discours médiatique.
- Remarquons enfin que la phrase entière insiste sur l’idée de « revendication ». Or celle-ci n’est pas acquise pour toujours, relevait en 2020 un autre spécialiste de Max Weber, Guillaume Fondu : « L’État est défini par Weber comme un processus. Ainsi il doit toujours lutter contre des sources d’autorité légitime potentiellement rivales », comme les mafias, les groupes paramilitaires ou les fanatiques religieux. Au risque d’une tautologie, il faut donc garder en tête que la force imposée par l’État n’est légitime que tant que la population sur laquelle elle s’exerce « la revendique », c’est-à-dire l’accepte. C’est dans cette béance que de nombreux philosophes tentent d’établir à quelle condition sa légitimité pourrait disparaître.