Intraduisible
Ostranenie
Cet article est issu du numéro 150 de Philosophie magazine « Pourquoi on s’énerve ? », en kiosque le 03 juin 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Langue d’origine : russe
Comment un cheval perçoit-il la relation avec son maître ? Tolstoï a essayé de répondre à cette question en donnant la parole à un cheval-narrateur dans la nouvelle Le Cheval (1886). « Ce qui m’était alors parfaitement obscur, c’était la signification des mots mon poulain, son poulain, qui me montraient que les hommes établissaient un lien entre moi et le chef d’écurie… » : le texte montre que l’animal ne comprend rien à la notion, humaine, de propriété qui nous est si familière. Le formaliste russe Victor Chklovski a appelé ce changement de perspective ostranenie – un dispositif artistique visant à dépayser, à « étrangiser » la manière dont le monde se présente à nous. L’ostranenie, explique-t-il dans son essai L’Art comme procédé (1917), « ravive notre perception figée par l’habitude », il l’émancipe du « processus d’automatisation qui structure les lois du discours ordinaire » et déforme, de manière « inconsciente », notre perception du monde. Ainsi la réalité peut nous apparaître sous un jour nouveau, comme si nous la rencontrions pour la première fois : nous la découvrons plutôt que nous ne la re-connaissons. Nous renouons avec un rapport plus originel au réel, avec la « sensation de la vie » et la « sensation des choses ». L’art déchire le voile des habitudes, dont nous recouvrons le monde qui nous entoure pour mieux le maîtriser : il nous invite à savourer l’étrangeté oubliée du réel.