Vie quotidienne
Petit éloge des lacets
© OlgaArkhipenko/iStockphoto
En dépit de l’invention du « scratch », sans doute plus pratique, les lacets n’ont pas disparu. C’est que ces derniers possèdent bien d’autres qualités, bien d’autres vertus, analyse le philosophe Wolfram Eilenberger.
Une fois qu’il a appris à lacer ses chaussures de manière autonome, un enfant terrien sait qu’il est sur la bonne voie. Il est étrange que la philosophie – qui n’est rien d’autre que l’art de mener une vie autonome – ait consacré si peu de pensée à ce phénomène au cours de ses deux mille cinq cents ans d’existence. D’autant plus étrange quand on sait que les hommes cherchent, depuis au moins cinq mille ans, à trouver dans leurs chaussures le bon équilibre entre fermeté et flexibilité grâce à un système de boucles intriquées.
“Le lacet se distingue par une aspiration à la liberté qui caractérise l’existence moderne. En effet, si le nœud est conçu pour être définitif, le lacet doit être provisoire”
Soulignons d’abord que, comme tout ce qui compte vraiment, faire ses lacets demande une pratique concrète plutôt qu’une réflexion abstraite. Les moyens purement théoriques ne permettent pas d’atteindre l’objectif souhaité. Bien au contraire. Après avoir péniblement appris à marcher debout, il s’agit, pour gagner en autonomie, de se tordre encore et encore pour maîtriser, la tête vers le sol, l’un des miracles du vaste royaume de la coordination œil-main. Seul celui qui sait faire ses lacets tout seul est vraiment capable de passer à l’étape suivante : l’empathie, qui consiste à s’imaginer comment ce serait de « marcher dans les chaussures de quelqu’un d’autre ».
Nœud théocratique et boucle démocratique
Contrairement à l’art sans doute plus ancien du nœud, le lacet se distingue par une aspiration à la liberté qui caractérise l’existence moderne. En effet, si le nœud est conçu pour être définitif, le lacet doit être provisoire. Alors que l’essence d’un nœud bien fait consiste en ceci qu’il ne peut être rompu que par la force (à l’instar du nœud gordien grec), la boucle a pour fin une permanence provisoire. Il est facile de la défaire ou de la resserrer par un acte de volonté. Or seuls les liens que nous pouvons défaire par nos propres moyens peuvent être appelés véritablement volontaires, et donc éclairés. Du point de vue des alliances humaines – que l’on parle du public ou du privé, du contrat social ou du lien matrimonial –, le nœud est théocratique, alors que la boucle est démocratique.
Bien sûr, personne ne devient autonome tout seul. Après l’allaitement, il n’y a guère d’image plus forte du souci humain pour autrui que le fait de lacer les chaussures d’un proche qui a besoin d’aide, qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un vieillard. Le laçage des chaussures apparaît ainsi comme un contrat intergénérationnel d’un genre particulier et un symbole quotidien de notre interdépendance perpétuelle.
Nous n’avons pas encore, ajouté-je, parlé du potentiel érotique des boucles – dans le dos ou au niveau de la taille – chez les adultes, pas plus que de la terreur informe du « scratch », qui, lors de la première phase de l’apogée néolibérale du début des années 1980, promettait de révolutionner l’industrie de la chaussure avec une solution médiocre.
Sans doute, en dépit de ses qualités, le lacet risque toujours de se transformer en piège. Noué à la hâte – quand il n’est pas considéré comme digne d’attention, en particulier –, il se défait alors rapidement, comme par magie. Le trébuchement, la rechute semble alors inévitable chez nous qui sommes finis. Une bonne raison de prêter attention au lacet.