La petite question
Pourquoi le langage juridique est-il si compliqué ?
© master1305/iStockphoto
Cet article est réservé aux abonnés.
Comment expliquer l’obscurité des textes de lois ? Une étude récente du MIT s’est posé la question et affirme que c’est loin d’être un hasard. La complexité servirait à créer un effet d’autorité et de légitimation.
Pourquoi les lois et les textes juridiques sont-ils rédigés dans un langage si complexe ? Spontanément, on dirait qu’il s’agit d’une caractéristique de tout discours scientifique ou de tout langage technique. Il n’est pas facile non plus, si l’on ne s’y connaît pas, de lire le mode d’emploi d’un robot que l’on a jamais manipulé. Mais une étude récente du MIT s’est penchée sérieusement sur la question, en prenant le cas des textes juridiques anglo-américains. Elle conclut que l’obscurité du langage juridique vise un but précis : produire, chez les citoyens, un « sentiment d’autorité » à l’égard des textes juridiques.
“Le droit est une rare exception à la tendance générale du langage humain à communiquer efficacement. Des structures alambiquées peuvent être utilisées pour signaler efficacement le caractère d’autorité du droit, au prix d’une difficulté de lecture accrue”
L’inintelligibilité ne serait donc pas le fruit du hasard. Ce qui vaut pour le langage juridique vaut, d’ailleurs, aussi bien pour les jargons philosophique ou scientifique. Comme le dit Theodor Adorno, le « jargon » peut être utilisé comme un « instrument de pouvoir » (Jargon de l’authenticité, 1965, trad. Fr. 1989). À quoi tient ce pouvoir singulier de l’obscurité ?
Le mot et la chose
Pierre Bourdieu, qui a longuement écrit sur le langage, en donne peut-être la clef avec son concept de « distinction ». Comme le souligne le sociologue, on n’utilise pas toujours le langage pour être compris. Certains usages du langage visent précisément à ne pas être compris – à être compris seulement de quelques pairs reconnus, et à tenir à distance le commun des mortels. Le langage hermétique discrimine. Il sert de critère pour définir, dans une sphère donnée, le « locuteur légitime, autorisé à parler et à parler avec autorité ». Peut parler légitimement celui qui sait manier le langage structurant cet espace. « Le dire droit, formellement conforme, prétend par là même, et avec des chances non négligeables de succès, à dire le droit, c’est-à-dire le devoir être » (Ce que parler veut dire, 1982).