À quand le grand soi ?
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Cet article est issu du numéro 36 de Philosophie magazine « 36 - février 2010 », en kiosque le 21 janvier 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Face à la nouvelle société des individus, l’idée socialiste doit muter. Non plus tabler sur les slogans d’une émancipation collective et donc contraignante. Mais offrir à chacun les moyens d’une réalisation de soi. Concrètement, ça donne quoi?
Le problème du socialisme ? Arc-bouté sur son glorieux passé, il semble condamné à une alternative impossible : soit s’opposer à la marche de l’histoire, en se privant de la transformer ; soit se convertir aux forces motrices de l’individualisme libéral, en se reniant. Comment sortir de l’impasse ? La solution consiste peut-être à penser ensemble justice sociale et autonomie individuelle. Car nous vivons dorénavant dans ce que le philosophe Zygmunt Bauman appelle des sociétés « liquides » : les classes, les institutions, les structures sociales qui encadraient et protégeaient chacun se sont dissoutes. Et les individus déliés les uns des autres sont exposés à une vulnérabilité nouvelle. C’est une épreuve, celle de l’insécurité. Mais aussi une chance : se réaliser soi-même plutôt que de jouer un rôle social prédestiné. En ce sens, il est fini le temps où les avant-gardes politiques pouvaient assigner aux masses aliénées la formule de leur émancipation. L’image du sujet aliéné qui devait s’arracher à la partialité de sa situation, de ses croyances et de ses aspirations pour rejoindre l’universel incarné par le parti ou l’État s’est défaite. Aujourd’hui, c’est en partant du désir d’accomplissement, mais aussi des obstacles que chacun rencontre dans cette quête, que la question de la justice sociale peut retrouver sa force d’appel. L’ancien socialisme nourrissait un certain mépris pour l’individu et ses désirs, toujours entaché de particularité et d’égoïsme. Il apparaît désormais que c’est en tablant sur ce que le philosophe Amartya Sen appelle « les possibilités réelles de vie » qui sont ou ne sont pas offertes aux individus que l’on pourra redonner sens à l’idée de justice. Et mettre en échec les nouvelles formes de domination et de dépendance. Si l’on parcourt une série de projets concrets qui témoignent de cette exigence, on peut distinguer trois grandes voies de renouveau : l’individualisation des protections, la mutualisation des risques et des savoirs, la socialisation du temps.