“Qu’est-ce que bien se comporter ?”

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Cet article est issu du numéro 101 de Philosophie magazine « L’instant présent. Attrape-le si tu peux ! », en kiosque le 16 juin 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Question de Katia Neville.

C’est d’abord s’interroger sur ce que c’est que bien se comporter. Par définition, l’être moral est celui qui se demande ce qu’il doit faire. Et qui trouve la réponse lorsqu’il est seul face à sa conscience. Mais à cette première réponse, kantienne, on peut opposer une objection : la qualité d’un comportement tient alors uniquement à celle de l’intention. Or, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Un bon comportement n’est-il pas plutôt un comportement effectivement juste, approprié à la situation, même s’il faut pour cela savoir prendre une distance avec l’intention initiale ? Bien se comporter, pour Kant, c’était vouloir bien se comporter, être capable de ce que Max Weber nommera une pure « éthique de conviction ». Mais le même Max Weber dira aussi qu’une telle éthique doit être tempérée par une « éthique de responsabilité », la capacité à savoir rectifier sa conviction au contact du réel et anticiper les conséquences négatives de ses actions, même lorsqu’elles partent des meilleures intentions. Le bon comportement serait alors celui qui allie conviction et responsabilité. Il relèverait davantage d’un ajustement permanent que d’une pure justice. Ce serait un juste milieu optimal, une mesotes grecque, entre deux excès : la pure bonne intention aveugle aux conséquences, le pragmatisme total indifférent aux valeurs. Le problème, poursuit Weber, c’est que la synthèse parfaite entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité » n’existe pas. C’est même précisément ce qui fait le tragique de l’existence. Alors pourquoi ne pas tenter une tout autre réponse, située sur un terrain ouvertement métaphysique ? Bien se comporter, pour le poète allemand Friedrich Hölderlin, c’est « habiter poétiquement le monde », savoir accueillir son mystère sans chercher à le réduire, à le posséder, ni à le maîtriser. Cette réponse, au fond, ne s’oppose pas complètement à celle de Weber. C’est l’alliance d’une autre conviction et d’une autre responsabilité. Habiter poétiquement le monde, c’est se sentir une solidarité ontologique avec tous les vivants. Et c’est se sentir responsable du monde lui-même. Albert Camus ne dit rien d’autre dans son beau discours de Suède, où vous trouverez, je crois, la réponse à votre question : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

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