Repérages/Juin 2019
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Cet article est issu du numéro 130 de Philosophie magazine « Plaire, émouvoir, convaincre. L’art de l’éloquence », en kiosque le 29 mai 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’image
Dévisagez-moi !
Qui sont ces personnes souriantes ? Leurs visages nous semblent si singuliers, évoquant des proches, des collègues… Et pourtant, elles n’existent pas. Ce sont là de faux visages – après les fake news, les fake faces. On les trouvera sur le site Thispersondoesnotexist.com, animé par Phillip Wang, ingénieur chez Uber. Ces visages ont été générés par des algorithmes, et ce à partir de portraits réels. Voici que l’intelligence artificielle s’empare de ce qui paraît le plus singulier : le visage. Celui-ci, dans la pensée de Levinas, est la manière dont autrui m’apparaît dans son être sensible, sa différence : « le visage parle […], il manifeste la présence de l’extériorité » (Totalité et Infini, 1961). Cependant, un autre philosophe, Gilles Deleuze, a développé une approche divergente de la même notion. Dans Mille Plateaux (1980), coécrit avec Félix Guattari, il fait du visage non pas l’expression de l’individualité, mais une construction, une abstraction : il est une « surface », une « carte », avec des points de repère préétablis (les « trous noirs » pour les yeux). « Machinique », le visage est une norme imposée – le « vrai » visage sera celui de l’homme blanc… – le reflet de la « réalité dominante », de la majorité ; or « la majorité, c’est personne » (L’Abécédaire). En ce sens, parce qu’ils sont créés technologiquement et « dans la moyenne » quant à leur apparence, les fake faces sont résolument plus deleuziens que levinassiens. Néanmoins, aussi bien Levinas – qui enjoignait à prendre soin du visage – que Deleuze – qui, lui, appelait à le « défaire » – se seraient certainement inquiétés de ces faux visages, dont certains usages possibles (campagnes de propagande, de cyber-harcèlement…) pourraient bien nous faire perdre la tête.