Dossier “Pourquoi on s’énerve ?”
Schopenhauer, philosophe de (sale) caractère
photomontage - philosophie magazine - portrait © akg-images, boule papier © Unsplash
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Cet article est issu du numéro 150 de Philosophie magazine « Pourquoi on s’énerve ? », en kiosque le 03 juin 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour le penseur allemand, l’irritation permet à la volonté de décharger toutes les formes de frustration. Et il sait de quoi il parle, lui qui a passé sa vie à se mettre à dos la terre entière.
« L’homme idéalement bon n’est pas capable de s’irriter » : si l’on doit en croire ses propres mots, Arthur Schopenhauer n’avait absolument rien d’un saint. En 1820, le philosophe s’installe à Berlin dans un appartement loué à une certaine Madame Becker. Le vestibule est partagé avec son voisin : « Ladite entrée sert exclusivement à [un] monsieur et à moi, et à part nous deux et ceux qui nous rendent visite, personne ne doit y mettre son nez. » Et le philosophe, volontiers misanthrope, entend bien faire respecter cette règle. C’est sans compter sur une voisine, Caroline-Louise Marquet, couturière de son état, qui prend l’habitude de traîner dans le couloir. La situation s’envenime rapidement. « Je ne suis pas obligé d’avoir à supporter que des inconnus, qui n’ont rien à y faire, occupent mon entrée et assiègent ma porte », écrit dans une lettre Schopenhauer. Jusqu’au jour où, à bout de nerfs, il s’emporte et pousse l’importune dans les escaliers. « Je ne l’ai pas traitée de “garce” et de “vieille créature” mais une seule fois, comme sujet et prédicat, de “vieille garce” », précise-t-il en bon cynique. Le procès durera cinq ans, et le penseur sera condamné à payer à la plaignante une rente de 60 thalers par an (un peu moins de la moitié du revenu moyen d’un Allemand). L’anecdote contribuera à forger l’image d’un homme acariâtre, prompt à l’accès soudain de colère. Sale caractère qui n’a, pourtant, pas grand-chose à voir avec une philosophie qui tient plus du détachement d’un Bouddha que de l’exaspération accessible au premier quidam venu.