Analyse
Sexualité : de quoi le non est-il le nom ?
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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dominique Strauss-Khan, Julian Assange, Silvio Berlusconi… trois hommes publics accusés d’avoir porté atteinte à un même principe : le consentement. Deux philosophes exposent leur analyse du concept à travers l’examen de ces trois scandales.
Affaire DSK
Le 14 mai, le directeur général du FMI, candidat présumé à l’investiture socialiste pour l’élection présidentielle, est arrêté et inculpé d’agression sexuelle, de séquestration et de tentative de viol sur Nafissatou Diallo, femme de chambre de l’hôtel Sofitel de New York.
Fabrice Hadjaj : Sans me prononcer sur le crime dont Dominique Strauss-Kahn est accusé, je livre un sentiment et une hypothèse. Mon sentiment d’abord. Avant cette mésaventure, je n’avais pas beaucoup d’admiration pour ce directeur général du FMI qui roulait en Porsche et fumait des gros cigares. Mais, depuis qu’il est tombé de son piédestal, il m’est devenu très sympathique, comme un homme nu, dramatique et émouvant. Lui, le puissant, s’est retrouvé en position « féminine ». S’il a l’humilité d’accepter cette position de faiblesse avouée, je veux bien en faire aujourd’hui mon candidat… C’est du point de vue de sa faiblesse que DSK m’intéresse. Quelle est-elle ? Je voudrais risquer une petite hypothèse philosophique. N’y aurait-il pas un lien entre la fonction d’argentier du monde et la folie de l’ogre sexuel ? Le FMI est une institution qui impose de l’extérieur des ajustements structurels pour assainir les finances de certains pays sans toujours considérer leur économie réelle. Il a eu un rapport d’emprise sur des pays africains, comme on pourrait en avoir sur une femme de chambre africaine… L’argent tend à créer la pulsion : « Banco ! ça vaut tant ! » Il est donc aussi difficile à maîtriser que le sexe. Avec lui aussi, le moralisme du consentement paraît dans toute sa fragilité.
Geneviève Fraisse : L’enjeu de cette affaire, ce n’est pas la sexualité débordante d’un homme puissant. C’est l’histoire de cette chose qu’il n’était pas prévu de faire entrer ni dans la cuisine, ni dans la chambre à coucher et qui s’appelle l’égalité. Quand une femme dit non dans l’espace intime, sa voix doit compter autant que celle d’un homme, même si elle est une femme de ménage immigrée de couloir noire… À l’origine, la démocratie avait explicitement mis de côté ce qui relevait de la famille et des mœurs. Pour les fondateurs du contrat social, de Locke à Rousseau, l’espace privé de la famille, fondé sur l’autorité masculine et la différence des sexes, devait rester étranger à la logique égalitaire du contrat. Tout se passait comme s’il y avait deux gouvernements hétérogènes, qu’on ne pouvait comparer : le gouvernement de la cité et le gouvernement de la famille. Et puis, l’égalité a fini par entrer dans l’intime. Alors, évidemment, il n’y a pas de recette pour vérifier le consentement. Le viol est quelque chose d’immatériel. Il y a rarement des preuves du refus de consentir. Le violeur table sur l’immatérialité de son acte. Seul le contexte permet d’accréditer une plainte. Mais imaginer qu’on puisse jouer de l’histoire morale de cette femme de ménage me fait honte ! Cela est contraire à toutes les valeurs des socialistes. Il y a toujours de l’âpreté dans l’établissement d’un viol ! Ce cas-ci ne fera pas exception.